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Prix Thierry Jonquet 2017: 3ème prix

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Geneviève  Maesen-Edmond reçoit le troisième prix du concours Thierry Jonquet 2017  pour sa nouvelle A contretemps

Geneviève  Maesen-Edmond est une juriste franco-belge de 52 ans, installée en France depuis une quinzaine d’années qui travaille dans une société de la périphérie toulousaine.

Passionnée de toutes les formes de lecture, elle a fini un jour par basculer dans l’encrier. Elle s’y délecte à façonner des personnages et les amener à prendre consistance dans des univers différents. Plusieurs de ses nouvelles ont été primées et publiées en recueil: celui du Lecteur du Val 2007 et 2012, à Plumes d’ici et d’ailleurs (éditeur Christophe Chomant) en 217 où elle a remporté le premier prix.

 

 

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A contretemps

 

Victor Lubin ajusta son nœud de cravate et se pencha vers le miroir pour examiner son visage. Une ou deux ridules au coin des yeux et à la commissure des lèvres, quelques cheveux poivre-sel sur les tempes : il résistait bien aux offensives du temps. Même la petite tache de vin sous le lobe de l’oreille droite qui l’avait tant complexé enfant semblait à présent attester de son tempérament.

Il recula d’un pas pour apprécier l’effet du costume gris, taillé sur mesure et sourit, satisfait. On aurait pu le prendre pour un de ces bourgeois bien nés qui habitaient la ville. Pour autant évidemment, de ne pas lui serrer la main. Non qu’il ait honte de ses mains adroites et agiles qui lui avaient permis de monter son affaire et de s’enrichir. Mais des mains calleuses, marquées par des années de travail ouvrier, n’étaient forcément pas aussi nettes que celles d’un homme qui n’avait pas eu à se battre pour se frayer une voie dans la vie, pensait-t-il.

C’est qu’il en avait fait du chemin, lui, l’émigré, le fils d’un simple garde-chasse. Il s’était même joliment débrouillé pour quelqu’un parti de rien ou de si peu.

Son usine tournait à plein régime, des placements judicieux lui assuraient un revenu appréciable. Il possédait un manoir dans le quartier chic de la ville et un chalet à la montagne pour le ski.

Pendant des années pourtant, ses succès lui avaient laissé un goût amer car malgré sa naturalisation, la francisation de son nom zylvate imprononçable (jugez plutôt :« Vikko Lübriötsk »), malgré les cours de diction pour gommer son accent et son origine modeste, il n’avait pas réussi à intégrer le cercle fermé des notables issus des familles anciennes qui régnaient sur la ville. On déclinait poliment ses invitations, on « oubliait » de l’inviter aux soirées sélect. Avec les ans, cet ostracisme lui était devenu insupportable, comme si chaque manifestation de mépris rouvrait une plaie intérieure, suintante, celle du fils du garde-chasse corvéable pour le maître de maison et ses invités mais inexistant à leurs yeux.

Bien que d’origine semblable, sa première épouse n’avait jamais compris son obstination, son obsession à être reconnu. Elle-même n’aspirait qu’à une vie discrète, consacrée à sa peinture et cachée derrière un pseudonyme. Il ne fallait d’ailleurs pas chercher plus loin la cause de leur séparation.

Son remariage avec Clara, férue de mondanités, lui avait ouvert une nouvelle porte. C’est elle qui lui avait soufflé l’idée de s’instituer mécène.

 

La semaine précédente, Lubin avait officialisé devant notaire  la donation de sa collection de montres au musée des arts décoratifs de la ville.

Ce soir, l’inauguration de l’exposition constituait le sésame, ouvrant la porte à l’honorabilité et à la reconnaissance des intellectuels et personnalités locales.

La collection que Lubin avait accumulée au fil des ans comptait des pièces à la fois anciennes et rares : des montres du début dix-septième dépourvues de l’aiguille des minutes et auxquelles les orfèvres donnaient des formes géométriques, d’animaux, de coquilles ou de vanité, trois montres en émail peint de la dynastie des Huaud de Genève, véritables tableaux miniatures, des montres bassines ou une avec un cadran révolutionnaire.

Lubin avait lui-même choisi les deux montres illustrant l’affiche, celle en forme de vanité dont l’ingénieux mécanisme l’avait toujours fasciné, la première de sa collection, à côté de sa dernière acquisition, une montre à musique dite chinoise.

La soirée se déroula comme prévu. Le discours du député maire et celui du représentant de la direction régionale culturelle furent très applaudis. Le ruban rouge coupé, les visiteurs s’égayèrent dans la salle pour admirer les œuvres.

Lubin rejoignit ensuite les invités dans la pièce adjacente où le cocktail était servi. Tout ce que la ville comptait de personnalités importantes s’était donné rendez-vous et il prit plaisir à savourer chaque poignée de main. Avant de partir, le maire lui susurra à l’oreille qu’il soutiendrait personnellement son dossier de remise de l’ordre national du mérite auprès du préfet.

Cette nuit-là, il fit un rêve étrange et délicieux : il se trouvait en costume d’apparat sur une petite estrade et une file de gens en queue-de-pie se pressaient pour le saluer.

Son cadavre fut retrouvé sous un porche trois jours plus tard, poignardé à quelques rues du musée.

La nouvelle fit la manchette des journaux pendant plusieurs jours : « Victor Lubin, le généreux mécène retrouvé mort »,  « La ville perd son bienfaiteur », « Un homme de cœur et une perte inestimable »…

L’un d’entre eux risqua une allusion hasardeuse en publiant côte à côte la photo de Lubin et celle de l’affiche de l’exposition : « Très en vogue au dix-septième siècle, le genre des vanités évoque le caractère éphémère des biens terrestres. Une montre typique de ce genre figure dans la collection dont Victor Lubin, cet homme à qui tout semblait avoir réussi, avait récemment fait don à la ville. Certains auraient pu y voir un signe prémonitoire. » L’article fut jugé de très mauvais goût.

L’éloge funèbre fut prononcé par le maire en personne devant une foule nombreuse venue assister aux funérailles. Son épouse rendit hommage à Lubin en soulignant combien cette exposition avait constitué pour lui un événement primordial.

L’auteur de l’agression fut facilement identifié. Un gardien de l’exposition avait signalé l’attitude bizarre d’un visiteur, qui s’était présenté deux jours de suite au musée.

Le surlendemain de l’arrestation, l’inspecteur Valère se présenta au domicile de la première épouse de Lubin. C’était une femme au teint mat qui parlait avec un léger accent chuintant indiquant son origine zylvate, comme son ex-mari. Valère avait lu dans le dossier qu’il s’agissait d’une peintre dont les tableaux étaient très cotés sur le marché de l’art, mais qui n’assistait jamais ni aux vernissages, ni aux expositions. Une sorte de peintre ermite en quelque sorte. Il se demanda ce qui, si ce n’était leur origine commune, avait pu unir cette femme à Lubin plutôt friand d’évènements publics, d’après les témoignages.

Il lui présenta ses condoléances et lui indiqua qu’ils avaient arrêté un dénommé Piotr Voltrzk. Le nom ne provoqua chez elle aucune réaction et elle affirma n’avoir jamais entendu parler de cet homme.

« L’individu a fait des aveux, il n’y a aucun doute sur sa culpabilité. Si je viens vous voir, c’est simplement pour éclaircir un point concernant son mobile. Il se fait que l’agresseur de votre mari était d’origine zylvate. Vous connaissiez votre ex-mari depuis longtemps ? » demanda Valère.

Elle hocha la tête en signe d’approbation :
– J’ai grandi dans un orphelinat qui accueillait les réfugiés. Victor y a séjourné aussi. Avant cela, il avait subsisté plusieurs mois dans la rue mais il n’en parlait jamais. Aucun de nous ne parlait de ce qu’il avait vécu.
– Voltrzk accuse votre ex-époux d’avoir commis un meurtre dans sa jeunesse en Zylvatie.
– Victor était un homme très dur en affaire mais pas un meurtrier, il doit y avoir confusion sur la personne…
Devant son air à la fois étonné et indigné, il poursuivit :
– Je voudrais vous faire lire un extrait de sa déposition. Peut-être pourrez-vous nous en dire plus.

Elle fit un signe de dénégation :
– Je doute de pouvoir vous aider. J’étais très jeune quand j’ai fui la Zylvatie et je n’y suis jamais retournée, même après la révolution. Je n’ai aucun souvenir de mon pays d’origine. D’après ce qu’on m’a dit, on m’a trouvée un matin devant la porte, sans papier, avec juste mon manteau sur le dos. Je ne connaissais pas même mon nom, on m’en a donné un nouveau.
Elle ajouta d’un ton brusque en le fixant dans les yeux :
– Vous ne pouvez quand même pas vous baser sur les menteries d’un assassin pour calomnier un mort !
Il insista :
– L’accusation dont votre ex-mari fait l’objet sera nécessairement évoquée au procès. Le moindre détail peut avoir son importance.

Avec un soupir, elle saisit les deux feuillets qu’il lui tendait et commença à les parcourir pendant qu’il guettait ses réactions.

« Je m’appelle Piotr Voltrzk. En janvier 1976, j’avais dix ans. A cette époque, la Zylvatie était en proie aux démons de la guerre civile, celle où tous les coups sont permis, où les assassinats et les règlements de compte pullulent, entraînant dans leurs sillages, pillages et incendies.

Nous avons vécu reclus dans le manoir pendant des semaines, les fenêtres occultées par des rideaux opaques. Un soir, mon père m’a fait asseoir face à lui : « Tu vas partir avec ta petite sœur. Une personne de confiance vous conduira de l’autre côté de la frontière. De là, vous irez jusqu’à la ville de Rogri et tu te rendras à cette adresse. C’est un ami d’enfance, il vous aidera. »

A son côté, ma mère, les yeux rougis, décousait à la lueur d’une bougie, la doublure de mon manteau. J’ai vu qu’elle y glissait trois pièces avant de recoudre le tissu avec des points serrés. Sur la table, d’autres petits objets de valeur et le manteau de ma petite sœur qui attendait de subir le même sort.

Mon père a expliqué : « Vous aurez besoin d’argent pour vous nourrir et vous loger, peut-être pour un passeur. Comme ça, vous risquez moins de vous faire voler. »

Lorsque notre guide est apparu, j’ai reconnu avec soulagement le visage du fils du garde-chasse, Vikko. Un garçon à peine plus âgé que moi, que je croisais de temps en temps et qui portait toujours son col relevé pour dissimuler une petite tache de vin qu’il avait sous le lobe de l’oreille droite.

Le froid glacé de la nuit nous a aspiré. Je me souviens des crissements de la neige sous nos pas, des rameaux griffus… Soudain, il y a eu des cris et trois claquements secs de coup de feu. Il fallait courir. Bela a trébuché plusieurs fois…

Vikko a murmuré : « Il faut nous disperser. Courez jusqu’à la bordure de la forêt. Je m’occupe de votre sœur. Je vous retrouverai à Rogri. »

Les cris se rapprochaient. Vikko a fait glisser Bela sur son dos et s’est élancé vers la droite. J’ai couru de toutes mes forces dans l’autre direction et je me suis caché dans un fossé lorsque mes poursuivants sont passés à ma hauteur.

J’ai atteint Rogri trois jours plus tard et je les ai attendus. Vikko et ma sœur ne sont jamais arrivés. Après deux semaines, l’ami de mon père qui m’hébergeait m’a forcé à passer la frontière, le pays était à feu et à sang, il devenait trop risqué de rester en ville.

Plus tard, lorsque je suis retourné à l’endroit où mes parents avaient péri dans l’incendie de notre maison, j’ai mené des recherches. Deux personnes à qui je l’ai décrit, m’ont dit avoir aperçu Vikko. Nul en revanche n’avait vu ma petite sœur Bela, je n’ai jamais retrouvé la moindre trace d’elle.

Jusqu’à la semaine dernière.

J’ai vu l’affiche « Montres anciennes et d’exception » dans un journal, je suis allé à l’exposition et j’ai reconnu la montre vanité que possédait mon père, qui se transmettait de génération en génération dans notre famille d’horlogers. Cette montre qui se trouvait sur la table le soir de notre départ et que j’avais regardé ma mère coudre dans la doublure du manteau de Bela.

Un soir, j’ai attendu ce Lubin, cet homme qui avait donné les montres au musée.

J’ai tout de suite reconnu sa tache de vin sous l’oreille et j’ai compris que ma sœur n’avait jamais atteint la frontière mais que ce salaud de Vikko l’avait assassinée pour lui voler son argent. Alors, je l’ai frappé de toutes mes forces. »

Au fur et à mesure de sa lecture, la respiration de la femme s’était accélérée et toutes les couleurs avaient quitté son visage, décomposé.

« Un verre d’eau ? » proposa l’inspecteur inquiet.

Sa voix était tellement faible qu’il dut se pencher en avant pour comprendre ce qu’elle murmurait :
– Je vous l’ai dit, je ne me souviens pas de cette époque. Je… je me souviens juste que Victor m’appelait parfois Bela… la montre, je la lui avais offerte parce que c’était le seul objet de valeur que je possédais…

 

 

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