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Prix Thierry Jonquet 2017: 2ème prix

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Bruno Pradal reçoit le second du concours Thierry Jonquet 2017  pour sa nouvelle Bon appétit Marie-Christine.

 

Bruno Pradal, né dans le pays du nougat, et après des études d’informatique, a fait toute sa carrière dans la région grenobloise. Il s’y est marié, a eu enfants et petits enfants et s’y est aussi séparé à l’amiable de la vie professionnelle. Son objectif aujourd’hui est celui de beaucoup de retraités : bricoler… mais lui préfère bricoler les mots (au grand soulagement de son entourage, vu son incompatibilité d’humeur chronique avec les vrais outils).

Ses constructions verbales ont parfois été appréciées : en 2000 il est lauréat du Marathon d’écriture d’Echirolles, en 2008 du concours de nouvelles du Dauphiné Libéré, en 2010,  2° prix  du concours Sang pour sang polar  et il publie de 2011 à 2017 sous pseudo des textes courts sur le site de Short-Edition.

 

 

 

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Bon appétit Marie-Christine

Le choc des gouttes sur le métal cadençait sa respiration. Après les hurlements pénibles, ce patient goutte-à-goutte l’apaisait opportunément. Quand la source fut tarie il se releva, mû par une solennelle détermination. Les parois de la cuvette métallique étaient maculées de multiples taches rouges dégoulinant inexorablement vers le fond ; là où se trouvait l’ingrédient principal. Son regard se posa sur les deux images qu’il avait posées près de lui : celles de la montre en forme de vanité du musée Paul Dupuy de Toulouse. Il portait toujours sur lui ces deux représentations allégoriques de la Mort et du temps qui passe…

Marie-Christine chérie, j’ai personnalisé la recette dont je t’avais parlé. Pour le temps de préparation, 15 minutes ce n’était pas possible, j’ai carrément explosé les délais. C’est normal après tout, l’ingrédient principal a été très difficile à trouver et la difficulté est toujours chronophage. La cuisson de 20 minutes ne m’a pas posé de problèmes majeurs. Pour les ingrédients secondaires : le persil, les gousses d’ail, les champignons, la crème fraîche, la farine, le beurre, le sel et le poivre, je me suis débrouillé comme un habile marmiton. Pour les champignons j’avais le choix, de Paris ou des bois. Je suis allé ramasser des trompettes-de-la-mort que j’ai trouvées  parfaitement appropriées à l’événement. J’ai coupé très finement deux petites gousses d’ail : une pour toi, une pour moi. La recette précisait de ciseler le persil. J’ai recherché sur le dictionnaire la définition exacte du verbe pour ne pas commettre d’impair. J’ai coupé le persil en menus morceaux avec les ciseaux de cuisine ; j’étais satisfait d’avoir ciselé efficacement. Tu sais, Marie-Christine, il paraît qu’en viticulture le ciselage est vraiment important. Quand on coupe les grains défectueux d’une grappe on favorise la croissance des autres. C’est une bonne initiative de vouloir protéger les autres en supprimant les éléments défectueux.

À l’idée de te présenter mon plat je suis à la fois stressé et libéré. Non, je n’ai pas le rictus crispé du cuisinier qui espère un avis favorable. Je touche au but avec le stress inhérent aux derniers instants mais je ressens aussi les prémices d’un soulagement ; celui d’être arrivé au bout du bout.

9 heures. J’ai protégé le plat par un journal, je l’ai mis dans un grand sac et j’ai calé l’ensemble dans le coffre arrière de la voiture. J’ai fait au mieux pour adapter le nombre de parts, deux  au lieu des six  initialement prévues dans la recette. J’ai révisé la règle de trois à ma manière.

9 heures 05. Je crois que je n’ai rien oublié. Je démarre, Marie-Christine. Des odeurs de nourriture s’infiltrent insidieusement dans l’habitacle de la voiture et deviennent prégnantes. Faut faire avec. Dans une dizaine de minutes je serai en ville. Nous avons rendez-vous tous les deux à 10 heures. En cette saison c’est à cette heure-là que les rayons du soleil taquinent ton chez-toi. Pas très bien exposé quand même, trop à l’ombre. De toute manière je ne pourrais pas te faire déménager. Je pense tous les jours au temps qui passe. J’aimerais bien être le maître de ce fichu temps.

9 h 16. J’ai de la chance, il y a de la place pour se garer devant le magasin de fleurs…

« Bonjour… Des roses… 33… Je ne suis pas malade… C’est pour un anniversaire… Merci… Au revoir. »

Ce bouquet de roses, je vais le mettre sur la banquette arrière. Oui, Marie-Christine ! Les odeurs de nourriture et les parfums de fleurs se contrarient ; c’est dans l’ordre des choses.

9 h 23 Et si je nous mettais un peu de musique…

Ce soir la femme du torero

Dormira sur ses deux oreilles

Est-ce que ce monde est sérieux ?

Je répète cette dernière question de Cabrel en hurlant à tue-tête et je me désespère toujours autant sur la réponse. L’odeur du bouquet de roses parvient néanmoins jusqu’à moi. Des effluves raffinés dans un monde de brutes.

9 h 32. Le feu passe au rouge. Je m’arrête et j’éteins la radio. Je suis à la hauteur de la supérette. C’est là que j’ai acheté le persil, les gousses d’ail, la crème fraîche, la farine et le beurre. Tu vois, je connais parfaitement la liste, je peux la réciter par cœur. Je me souviens même avoir hésité sur la nature de la crème fraîche : fluide, épaisse, entière, allégée… J’ignorais toutes ces déclinaisons. Je n’ai même pas regardé la date de péremption. Est-ce réellement important ? Certains disent que oui. Moi, je dis, pas dans tous les cas ; parfois ça peut attendre. Pour le « sel et poivre du moulin » j’ai obéi scrupuleusement en utilisant ceux de notre moulin qui distribue les deux à la fois. Tu t’étais gentiment amusé de mon cadeau. Goût double, coût double, m’avais-tu dit en m’embrassant. Maintenant ce moulin me fait penser à un sablier qui servirait à moudre du temps. Coup triple finalement.

Ça y est, le feu passe au vert. Tu imagines si j’étais passé au rouge et que je me sois fait arrêter par les flics ? Une horreur.

Je vais redoubler de prudence et respecter scrupuleusement le Code de la route. Je prends mon temps. C’est quand même une drôle d’expression : prendre son temps. Souvent ce sont les autres qui vous le prennent.

9 h 47. Des joggeuses sortent de la ville pour aller courir en bordure de la forêt. Il y en a même une qui te ressemble. Je m’arrête un instant pour les regarder s’éloigner. Elles se dirigent vers les grands arbres, de loin elles forment un joli petit peloton compact. C’est mieux ainsi. C’est par là-bas sous les hêtres et les chênes que j’ai ramassé les trompettes-de-la-mort ; en octobre, après de fortes pluies. Elles se cachaient sous des feuilles mortes. À la maison je les ai séchées et réduites en poudre avant de les enfermer dans un récipient hermétique. À l’abri de la lumière. Dans le noir. Je vais bientôt perdre de vue le groupe des joggeuses. La végétation devient plus dense, plus sombre…

9 h 53. Je redémarre. Je peux rouler à 70, pas plus ; je respecte. C’est lent. J’ai l’impression d’aller à un enterrement. Plus que trois kilomètres et je serai chez toi. Je quitte la route principale. Pas d’âme qui vive sur le chemin. J’ai un coup de blues. Je roule au pas. Je ne sais pas comment interpréter l’instant. Est-ce une ligne d’arrivée ? Une ligne de départ ? La ligne d’un nouveau départ ?

9 h 57 Ça y est ! Me voilà, Marie-Christine. Je récupère le sac et le bouquet. J’ouvre le portail métallique malgré mes bras chargés. Tu es là-bas…

9 h 58. Bon anniversaire, ma chérie. 33 ans ça ne s’oublie pas. L’âge du Christ. Oui, elles sont très belles, ces roses : rouge sang.

Je pose provisoirement le plat et le bouquet. Les roses, je vais les mettre dans le grand vase, à la place des fleurs fanées. Des fleurs qui en remplacent d’autres.

Tiens ! Regarde, Marie-Christine. J’ai découpé les photos d’une montre. Une montre bien particulière de Pierre Bergier. Elle a de la gueule. Elle m’a bien motivé. Tout le temps. Une montre en forme de vanité. Ça ne s’invente pas. Ça se mérite un nom pareil. La définition précise qu’elle symbolise les activités humaines, étude, argent, plaisir, richesse, puissance, que ça évoque le temps qui passe trop vite, la fragilité, la destruction, et le triomphe de la mort ; qu’elle représente souvent un crâne humain. J’y ai beaucoup réfléchi… Moi, tu vois, dans ce crâne en argent qui ouvre ses mâchoires ricanantes sur le temps j’ai surtout découvert les rouages morbides des bassesses humaines.

Je glisse cérémonieusement le plat entre les fleurs et les images. Marie-Christine, je te l’ai déjà dit, quinze minutes pour la préparation de la recette ce n’était pas possible. J’ai mis plus d’un an pour réunir tous les ingrédients. Un temps insignifiant pour les uns, une éternité pour les autres.

J’enlève le journal de protection. Regarde, chérie ! J’ai commencé ma préparation depuis la date marquée sur le journal. Elle est là, la date… écrite en petits caractères… Au-dessus du gros titre :

Une joggeuse agressée sexuellement et tuée.

Marie-Christine, je dois t’avouer que j’ai modifié la recette originale des « Rognons blancs d’agneau crème persillée » du site Marmiton. J’ai pris du porc. Il faudra revoir la notation. Ils ont mis Très facile et Bon marché pour l’agneau. Je mettrai Très difficile et Très cher pour le porc. Non, ne t’étonne pas, ne me dis pas que la viande de porc est la moins chère. J’ai passé un temps fou à chercher ce putain d’ingrédient. Un boulot d’enfer, qui m’a tenu éveillé toutes les nuits, sans relâche. J’ai essayé de me raisonner, de jouer le compréhensif, j’ai même téléchargé sur Internet des techniques de méditation pour maîtriser mes tempêtes intérieures. La théorie, je la maîtrisais, pas les tempêtes. Marie-Christine, ma deuxième entorse à la recette concerne les rognons blancs. J’ai changé, j’ai utilisé les testicules. Et la troisième entorse, c’est que je les ai prélevés sur un porc vivant. Quand je dis les testicules, je veux dire les testicules et ce qui va avec. Il a bien hurlé, le porc vivant, quand j’ai prélevé son service trois pièces, ça résonnait dans tout l’entrepôt. Heureusement, j’étais suffisamment éloigné des habitations les plus proches. Il a gueulé, il a même gueulé Non ! plusieurs fois en remuant la tête quand il a compris ce que j’allais lui faire. Toi aussi tu as dû hurler Non ! lorsque tu as compris ce qu’il allait te faire. Mais la bête était solidement attachée et notre gros sécateur a très bien fonctionné, il a tout coupé. Après les hurlements le calme est enfin revenu : un véritable moment de recueillement. Tu vois, Marie-Christine, en m’adonnant au ciselage, moi aussi j’ai pensé à la croissance des autres et à la « suppression des éléments défectueux ».

10 h 10. J’avais raison, Marie-Christine. Le soleil pointe à peine ses rayons sur le marbre de ta dernière demeure.

Bon appétit, Marie-Christine.

L’homme, son sac vide à la main, sortit lentement du cimetière et rejoignit sa voiture. Il posa la photo sur le capot encore tiède et libéra de grosses larmes en douloureux hoquets.

 Le choc des gouttes sur les images de la montre en forme de vanité avait un bruit feutré de gong libérateur.

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