Abonnement aux flux : Articles

Prix Thierry Jonquet 2017: 1er prix

0 commentaire

Patricia Portmann remporte le concours Thierry Jonquet 2017  pour sa nouvelle Faux et usage de faux.

Patricia Portmann a vu le jour à la fin du baby-boom et a grandi entre sa Picardie natale et le Sud-Ouest. Après des études scientifiques, elle s’installe en Ile-de-France pour y mener une existence banlieusarde. Elle aime tout ce qui est noir, les polars, les dystopies, créer des personnages et inventer des histoires, il ne lui restait plus qu’à coucher tout cela sur le papier. Il y a quatre ans, elle a sauté le pas en rejoignant un atelier d’écriture où elle fait ses premières armes. Certaines de ses nouvelles lauréates de concours ont été publiées en recueil,  en 2015 chez Terre de Brume (Dur(e)s à cuire ! – La Fureur du Noir/La Noiraude ), en 2016  aux éditions du Valhermeil (Le polar… Là-bas – Concours de nouvelles policières de Bessancourt), et chez BOD (Polars et histoires de Police – Concours de l’association « le 122 »).

 

 

 

**********************************************

Faux et usage de faux

J’arrivai chez Sotheby’s un quart d’heure avant mon rendez-vous. Je descendis du taxi, mon fourre-tout en bandoulière, et au moment de pénétrer dans le Saint des Saints des salles des ventes, je m’arrêtai un instant, levant la tête vers le sommet de l’immeuble, humant l’air printanier de l’Upper East Side dans le vacarme matinal de la circulation new-yorkaise. Je me sentais à la fois nerveuse et grisée par ce signe ultime de mon ascension professionnelle. Un passant me bouscula qui me ramena à la réalité.

Je repris mon chemin et me laissai happer par la porte à tambour. De l’autre côté, une hôtesse au sourire préfabriqué me remit un badge puis, d’un geste emprunté, elle décrocha son téléphone pour m’annoncer.

— Madame Forster va vous recevoir. Vous pouvez attendre là, m’informa-t-elle de sa voix suave, en me montrant d’un doigt à l’ongle écarlate les banquettes recouvertes de cuir immaculé sur lesquelles patientaient les visiteurs.

Je m’exécutai, m’abandonnant au siège moelleux, à son odeur discrète et animale, ressentant subitement le contrecoup du décalage horaire. Je fermai les yeux, laissant mon corps s’engourdir et mes pensées divaguer. Je ne percevais plus du monde extérieur que le mouvement de masses d’air transportant les émanations des humains qui les avaient ébranlées. Au parfum de tubéreuse d’une femme succédaient les notes boisées d’un jus masculin. Venaient ensuite les souffles de savon et de shampooing qui trahissaient un détour préalable par la salle de sport.

L’arôme du café frais me sortit de ma torpeur. Je me redressai, lissai les plis de ma jupe, crispai mes orteils à l’étroit dans ma première paire d’escarpins. Je contemplais les allées et venues de nantis affairées, fascinée par cet univers qui affichait son aisance et dont j’allais devoir déchiffrer et épouser tous les codes si je voulais m’y faire durablement une place.

— Madame Taugwalder ?

— Oui, c’est moi, répondis-je dans mon plus bel anglais, fière des efforts surhumains que j’avais déployés pour maîtriser la langue de Shakespeare et donner à ma carrière d’expert indépendant ce tournant international qui nous mettrait, mes enfants et moi, à l’abri du besoin.

Je me hissai sur mes deux jambes, me sentant un peu godiche face à cette grande brune sophistiquée, vêtue d’un chemisier blanc et d’un tailleur strict.

— Erika Forster, service de lutte contre la contrefaçon. Vous avez fait bon voyage ? m’interrogea-t-elle en me toisant de son regard bleu saphir.

Elle me tendit la main, je m’approchai et répondis à son geste.

— Venez avec moi, reprit-elle en contrôlant machinalement l’état de son chignon qu’elle portait bas sur la nuque.

Je ramassai mon sac et lui emboîtai le pas, me laissant guider jusqu’à l’ascenseur d’abord, puis dans le dédale des couloirs.

— Notre représentant à Paris s’est montré plus qu’élogieux à votre sujet. Vous travaillez pour Drouot, c’est ça ? s’enquit-elle avec la courtoisie de ceux qui se font un devoir d’alimenter la conversation.

— Oui, régulièrement. Et pour d’autres salles des ventes en Europe. Toujours dans le domaine des appareils de mesure du temps. Et aussi pour des particuliers qui veulent expertiser un bien.

— Comment avez-vous débuté dans le métier ?

— J’ai suivi une formation supérieure en horlogerie d’art, je possédais mon propre atelier. Puis j’ai dû vendre pour… pour des raisons personnelles. Peu après, j’ai été contactée par l’OCBC[1].

— L’OCBC ?

— La police. Les faux, les trafics, tout ça.

Sans crier gare, ma guide s’arrêta devant une porte à double battant qu’elle ouvrit sans frapper avant de s’effacer.

— Après vous, me dit-elle en m’invitant à entrer, accompagnant ses mots d’un geste du bras ample et gracieux.

Je la dépassai et pénétrai dans une vaste pièce rectangulaire au décor sobre, mais chaleureux. Il flottait dans l’air une légère odeur de neuf. À une des extrémités, trois hommes en costume sombre devisaient.

— Messieurs, annonça Erika, la voix assurée et le ton ferme, alors que nous rejoignions le groupe, je vous présente Louise Taugwalder, l’experte mandatée par Sotheby’s.

Trois paires d’yeux se tournèrent vers moi alors qu’Erika poursuivait les mondanités.

— Louise, voici Ivan Jordan et John Lee. Ils conseillent le vendeur qui souhaite rester anonyme. Et enfin Alan Jenkins de notre service juridique.

Je les détaillai quelques instants, m’attardant sur leurs visages rasés de près et leurs brushings aux relents de laque, un peu trop soignés à mon goût, mais conformes à la mode américaine. Celle qui s’imposait comme la maîtresse de cérémonie me laissa à peine le temps de saluer l’assistance avant de reprendre :

— On peut commencer ? C’est par là.

Erika Forster m’accompagna jusqu’au mur opposé sur lequel était fixé un écran digne d’une salle de cinéma. Les talons de ses chaussures tambourinaient sur le sol de chêne clair. Elle m’aida à connecter mon ordinateur portable au réseau de l’entreprise avant de rejoindre son collègue et ses clients.

Le système de projection n’en finissait pas de démarrer. J’en profitai pour parcourir une dernière fois les antisèches que j’avais préparées. L’anglais était désormais ma langue de travail mais il s’en fallait de beaucoup pour que je m’y sente parfaitement à l’aise. Pendant ce temps, mon public finissait de s’installer en me jouant un quatuor contemporain de percussions pour pied de chaise, fermoir d’attaché-case, logo sonore d’ordinateur et tapotements de doigts sur claviers. L’image du bureau de mon portable apparut enfin sur l’écran et je cliquai sur l’icône d’un fichier PowerPoint. Il s’ouvrit sur la première diapositive qui donnait le titre et le ton : « Authentification d’une montre Memento Mori [2]». Le silence s’installa, mon auditoire était prêt à boire mes paroles. Tout roulait, je pouvais entrer en piste.

— En avril dernier, j’ai été sollicitée par Sotheby’s afin d’authentifier cette montre, débutai-je, alors que sur le mur, surgissait une tête de mort colossale. Il s’agit d’une montre de gousset en forme de vanité dont l’occiput et la mandibule s’ouvrent pour donner accès au cadran. Le mécanisme est contenu dans la boîte crânienne. Ses dimensions caractéristiques varient de trois à quatre centimètres.

Des rires gênés m’interrompirent alors que, par le jeu d’un fondu enchaîné, la face aux orbites creuses ouvrait grand sa gueule grotesque.

— Particulièrement populaires au milieu du XVIIe siècle, ces montres ont été produites dans divers ateliers européens, la figure la plus emblématique de cette industrie n’étant autre que Jean Rousseau, l’arrière-grand-père du philosophe.

Je tournai la tête vers l’assistance qui n’avait pas bronché à l’évocation de l’auteur du Contrat Social. Chan Rousso comme me l’avait dit Aloïs avec son délicieux accent alémanique, lorsque je lui avais rendu visite dans l’atelier bernois où j’avais terminé mon apprentissage. Je devais tout à cet homme que je considérais comme mon maître et qui jamais n’avait cessé de me surprendre. Tu feux te spécialiser dans les montres anciennes. Cest bien. Tu es douée, che te l’ai touchours dit, tu as de l’or dans les doigts.

— Celle-ci est signée Pierre Bergier, un artisan grenoblois né dans une famille d’origine suisse. La platine porte un beau paraphe, net, gravé à la main.

Aloïs en savait un rayon sur les premiers temps de notre art et il m’en avait dévoilé les arcanes, m’aidant à répertorier œuvres et créateurs. Aussi connu pour ses arquebuses si appréciées de Louis XIII que pour ses montres, Pierre Bergier affait ékalement accompli un trafail remarquable dans la miniaturisation.

— Le boîtier, le cadran et les deux aiguilles sont en argent. Les décors noirs y compris les chiffres romains indiquant l’heure ont été obtenus par niellage. Le mécanisme en acier et laiton doré a été examiné par tomographie aux rayons X.

Je cliquai sur le lien qui conduisait vers la reconstruction tridimensionnelle des minuscules rouages que j’avais préparée. L’animation qui permettait de disséquer le cerveau de cet instrument faisant son petit effet, Erika et ses trois acolytes fixaient l’écran, bouche bée.

— La conception de ce mécanisme est conforme à l’état de l’art des années 1650. En ce qui concerne les procédés de fabrication employés, on observe de nombreuses similarités avec les pièces des artisans de sa parenté — père, oncle — qui sont détaillées dans le rapport écrit. Ici, clamai-je en gelant l’image, histoire de retrouver l’attention de mes ouailles, on note la présence de bouchons.

Tu foix, disait la voix d’Aloïs qui résonnait dans ma tête, c’est les pouchons qui te disent que le mécanisme est ancien. Parce que là, les trous de la platine qui portent les rouaches s’usent. Alors tu dois repoucher tout le temps, réparer.

— Cette montre ne comporte aucun matériau organique permettant une datation au carbone 14. Les analyses par PIXE[3] réalisées sur la dorure et l’argent n’ont pas montré d’irrégularité dans la composition des alliages. Les résultats sont compatibles avec la métallurgie du XVIIe siècle.

Tu dois touchours priviléchier les méthodes non destructifes. Pas de prélèvement pour pas apîmer les opchets.

— Au vu de ces éléments, je peux donc attester de l’authenticité de cette pièce. Il s’agit bien d’une montre fabriquée par Pierre Bergier en France dans le deuxième tiers du XVIIe siècle. J’ai préparé les certificats, je vais vous les remettre.

Je vis de grands sourires illuminer les visages des sieurs Jordan et Lee. Erika calculait déjà la commission que Sotheby’s toucherait sur cette vente dont l’enchère atteindrait sans problème les six chiffres.

Deux heures après mon arrivée, j’étais de retour dans le hall d’entrée. Au moment de nous quitter, Erika me serra chaleureusement la main.

— Merci beaucoup, Louise ! J’ai vraiment apprécié votre travail et je pense que nous sommes appelées à nous revoir. Vous savez qu’on nous accuse — quand je dis nous, je veux dire : les grandes salles des ventes — d’être des plaques tournantes du commerce de faux. C’est important pour nous de recourir à des experts compétents et reconnus.

Je la saluai à mon tour, franchis une nouvelle fois la porte à tambour et montai dans le taxi qui me ramena vers l’aéroport.

 

Dès mon retour à Berne, je profitai du beau temps pour me rendre au cimetière de la Schosshalde. Je marchais parmi les massifs en fleurs. Tondue de frais, la pelouse embaumait. Je m’assis tout près de la tombe dont la terre n’était pas encore complètement tassée. Les yeux humides, je fixais la stèle sur laquelle « Aloïs Taugwalder – 1946 – 2016 » était gravé en lettres sobres. Je parlais toute seule sous le regard plein de compassion des passants.

— Qu’est-ce qu’on va devenir sans toi ? Tu nous manques tellement aux enfants et à moi.

— Che sais, fous me manquez aussi. Ta mère te l’afait pourtant bien dit de ne pas te marier afec un fieux ponhomme !

— Ce que c’est bon te t’entendre rire. Ma mère a beau dire, je ne regrette rien. Quand j’ai été arrêtée pour contrefaçon, faux et usage de faux, j’étais sur le point de tout perdre, ma réputation, mon atelier… Revenir travailler chez toi a été la meilleure décision que j’aie jamais prise.

— Si tu n’afais pas été dénoncée pour tes fausses LeCoultre, personne n’aurait su. Che te l’ai touchours dit, elles sont toutes parfaites, surtout les fausses Bergier.

— Oui surtout les deux Bergier. Heureusement que l’OCBC s’en est mêlé en m’offrant ma virginité judiciaire en échange de mon témoignage contre le réseau international qui écoulait mes œuvres parmi tant d’autres. Je voulais tellement repartir à zéro que je ne pouvais pas refuser. Tiens, tu sais que j’en ai authentifié une avant-hier.

— Celle avec ce peau poitier à rinceaux ?

— Non pas celle-là. La Memento Mori.

[1] Office Central de lutte contre le trafic des Biens Culturels

[2] Souviens-toi que tu vas mourir

[3] Emission de photons X induite par les protons

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Captcha * Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.