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Prix Thierry Jonquet 2011 : La nouvelle de Bernard Baune (1° prix)

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Canal du soir

Quand les habitants du quartier trouvèrent, dans leur courrier, la lettre de la mairie qui annonçait que le Canal du Midi, entre la gare Matabiau et la Halle aux Grains, serait curé et nettoyé, cela fut accueilli, par la majorité des gens, comme une bénédiction. Le Canal était devenu, avec le temps et la lente montée de la température en ville, un cloaque, une bouillie écœurante, une infection verdâtre dans laquelle rats et moustiques se vautraient et se reproduisaient avec délectation. Nettoyage, récurage, dératisation… Ces mots résonnaient aux oreilles des riverains comme de douces mélopées. Le fait de ne pas pouvoir circuler le long des rives et de ne pouvoir s’y garer semblait ne déranger personne. Mieux encore : il était annoncé que les travaux auraient lieu la nuit, et qu’ils seraient très bruyants. Eh bien, même cette gêne potentielle laissait tout le monde indifférent.

Tout le monde, sauf moi. Parce que moi, je savais qu’entre Matabiau et la Halle aux Grains, dans le canal, se trouvait le cadavre de ma femme. En morceaux, bien sûr, et décomposé depuis longtemps, mais la perspective qu’on aille fouiller là-dedans ne me disait rien qui vaille. Mais que pouvais-je faire, sinon croire en ma bonne étoile, comme j’y avais toujours cru ? Pour échapper à la police, un assassin doit fermer sa gueule en toutes occasions et avoir de la chance. Fermer ma gueule, je faisais ça très bien, depuis toujours. Quant à la chance… Ma modeste expérience, en matière d’homicide, m’incitait à penser qu’il fallait en faire le moins possible, juste essayer de se tenir un peu au fait des événements, de manière à pouvoir préparer la conduite à suivre, au cas où… Un vieil adage, chez les crapules affirme que le hasard sert mieux les silencieux et les sournois que les prétentieux et les matamores.

A vrai dire, je n’aurais pas été aussi inquiet si je n’avais pas bêtement oublié, lorsque j’avais jeté, membre après membre, le corps de Véronique dans le canal, de lui ôter l’alliance que je lui avais offerte pour notre mariage. Et, à l’intérieur de l’anneau, il y avait écrit : Véronique et Bruno, pour toujours, à jamais…Devinez qui est Bruno ?
Pour me rassurer, et rester fidèle à mes principes, je pris la décision d’aller promener Néron, mon chien, cadeau de Véronique, toutes les nuits, le long du canal, par périodes d’une demi heure, ce qui me permettrait d’avoir une idée de ce qui s’y passait et de repérer toute arrivée de la police.

Néron était un fox-terrier qui avait hérité de toutes les qualités de mon ex-femme : désobéissant, caractériel, imprévisible et imbu de lui-même. Il considérait que le monde entier lui appartenait et allait fourrer sa truffe partout, sans tenir compte des dangers et des interdictions. En l’occurrence, il devenait un allié idéal.

La machine qui draguait le canal ressemblait à une gigantesque sauterelle de métal. Du haut de ses huit mètres, elle avançait sur ses pattes d’acier et plongeait sa gueule d’ombre dans le cloaque pour avaler des tonnes de boue, de vase et d’algues pourrissantes. Elle se vidait à l’arrière, à l’extrémité d’un anus interminable, tandis que ses intestins broyaient, filtraient et dissolvaient dans des gargouillements monstrueux la nourriture immonde qu’elle ingérait. Quatre projecteurs, placés au sommet de sa tête, au bout de bras verticaux, lui ouvraient le chemin et affublaient ce squelette infernal de regards auxquels rien ne semblait pouvoir échapper.

Aux manettes de l’engin se tenait une femme. Elle trônait au sommet du dieu de métal, dans une cabine en forme d’œuf nimbée d’une lueur jaune. Quand je la vis, la première fois, je pensai qu’elle était à la fois la fille, la mère et le cerveau de la sauterelle géante. De fait, pour l’avoir entendue quelquefois, au hasard de mes allers et venues nocturnes, parler aux ouvriers du chantier, je lui trouvai de nombreuses similitudes avec la dragueuse : elle était bruyante, vulgaire, autoritaire et pleine d’une confiance aveugle dans sa puissance.

Précédé de Néron, que les odeurs de pourriture rendaient plus frétillant encore que d’ordinaire, j’allais donc chaque nuit, de onze à douze, puis de deux à trois, puis de cinq à six, vagabonder le long des quais. Aux ouvriers, qui finirent par me reconnaître et par s’étonner de mes visites régulières, j’expliquai que je souffrais d’insomnies chroniques, tout comme mon chien d’ailleurs, et que seules des promenades nocturnes nous permettaient de trouver un peu de repos. Je finissais toujours mes rondes par une inspection discrète et attentive de ce qui sortait de l’anus du monstre, un mélange fétide de vase et de sable, qui semblait extraordinairement lourd et qui s’écrasait, dans un bruit écœurant, au fond de containers posés sur des camions. Une fois leur cuve remplie, les camions partaient et la nuit les engloutissait, tout comme elle engloutissait les restes décomposées de Véronique. Les ouvriers ne savaient pas où ils allaient mais ils pensaient que leur chargement finissait dans les sablières et les déchetteries de la région où, ensuite, il se mélangeait à d’autres gravats, d’autres ordures, puis était recyclé aux quatre coins du département.

Ces informations dépassaient mes espérances : elles me fournissaient la garantie absolue qu’on ne retrouverait jamais le corps de Véronique, pas plus que son alliance. L’idée que cette mégère fasse à jamais partie de mon passé, Néron excepté, me remplit d’une douce euphorie. Le fox-terrier commença même à me devenir sympathique et je pris du plaisir à discuter de temps en temps avec les ouvriers du chantier de dragage. Je me rendis compte, alors, que je n’avais quasiment parlé à personne depuis la fin de l’enquête et que les dernières conversations que j’avais eues (mais le terme « conversation » est-il ici bien adapté ?) se limitaient à de pesants face-à-face avec des inspecteurs patibulaires.
Heureusement, ma méthode, empreinte de patience et d’hypocrisie silencieuse, porta ses fruits. La police brise ceux qui résistent mais se délite devant ceux qui la craignent, qui plient devant sa force, qui se font humbles, apeurés, respectueux. Elle cherche davantage à asseoir sa domination qu’à chercher les coupables. Une fois qu’on a compris ça, on peut presque tout se permettre.

Les travaux prirent fin en juillet et, pendant quelques semaines, le canal prit une teinte claire qu’on ne lui avait jamais connue. Néron et moi-même avions pris goût à nos promenades nocturnes et nous revenions souvent cheminer sur les quais. Les péniches avaient retrouvé leurs attaches et, souvent, de leurs hublots éclairés, montaient de la musique, airs manouches ou espagnols qui donnaient à la nuit toulousaine un parfum exotique et gai. Parfois, je m’asseyais près des bateaux et j’écoutais les chansons qu’ils exhalaient, comme de suaves parfums de fleurs de tilleul, je prenais la tête de Néron entre mes mains et je le regardais dans les yeux ; il me répondait avec confiance, sans inquiétude. Jamais je n’avais été aussi heureux.

Une nuit, vers la fin août, nous trouvâmes une grosse femme assise sur le banc où nous avions l’habitude de faire une pause. Sur le pont d’une péniche proche, une radio diffusait la Symphonie Pathétique, de Tchaïkovski.

Mécontent de cette intrusion dans nos habitudes nocturnes, Néron et moi, nous passions notre chemin, pour nous asseoir sur un banc plus lointain, quand la femme me dit, tandis que j’arrivais à sa hauteur :

– Bonsoir, Bruno.

Ces mots me pétrifièrent.

Ils avaient été dits avec un accent de méchanceté sournoise et sur un ton plein de suffisance, le ton qu’employait la police pour me dire :

– Cher monsieur, nous avons de nouveaux éléments…

De plus, la voix de la femme était remplie d’une vulgarité satisfaite, assumée, fière d’elle-même. Je me tournai vers la masse sombre qui venait de me parler ; je ne pus voir son visage mais reconnus aussitôt la conductrice de l’engin qui avait dragué le canal. La mère, ou la fille, du monstre…

– Asseyez-vous près de moi, Bruno, je vous en prie.

La nuance d’intimité qu’elle mettait dans sa voix me glaça sur place. Je m’approchai d’elle, pourtant, que pouvais-je faire d’autre ? et écoutai ce qu’elle voulait me dire.

– Vous préférez rester debout ? A votre aise. Moi, je suis bien, sur ce banc. On a fait du bon boulot, non ? C’est devenu agréable de se promener ici. Je vois avec plaisir que votre chien et vous avez gardé vos habitudes ?

Je grommelai un vague « oui » et la laissai poursuivre.

– Vous savez que draguer des canaux, en ville, est un travail bien payé ? Non, bien sûr… Vous, vous êtes un rentier. Eh bien, oui, ça vaut le coup !

Pas avec le salaire, bien sûr, mais avec les à-côtés. Tout ce qu’on extrait du canal vous appartient ! Parfaitement. C’est un accord tacite entre maître d’œuvre et maître d’ouvrage. On évite d’en parler aux ouvriers temporaires, ça attiserait trop les convoitises. Alors, on passe tout le contenu des chargements aux filtres…

La terre tremblait sous mes pieds.

– Aux filtres et au détecteur de métal. Vous avez pas idée du nombre de pièces qui finissent dans ces canaux.

La ville et ses maisons semblaient glisser, devant moi, vers un gouffre.

– De pièces de partout : des euros bien sûr, mais aussi des francs, des marks, des pesetas… De la monnaie du monde entier que les collectionneurs viennent nous acheter. Mais il n’y a pas que des pièces : on trouve aussi des bijoux. Des colliers, des bracelets, des bagues. De très belles bagues. Incroyable, non ? Parfois même, on trouve…

Le monde avait disparu. Plus rien ne m’y raccrochait. Je tombai sur le banc. Elle continuait à parler avec cet air suffisant et vulgaire qui me donnait la nausée :

– Parfois même, on trouve… le jackpot. Et moi, le jackpot, je l’ai trouvé grâce à vous. Une belle alliance, en or, avec une inscription tellement mignonne à l’intérieur : Véronique et Bruno, pour toujours…

– Taisez-vous !

– Mais non, je trouve ça si…attendrissant. Véronique et Bruno, pour toujours, à jamais. Je n’ai pas eu de mal à retrouver Bruno. La Dépêche du

Midi m’a fourni des pages d’archives sur la disparition mystérieuse de votre femme, la jeune, charmante et dépensière Véronique. Apparemment, il y a encore quelques policiers qui gardent une dent contre vous, si j’ai bien compris ?

– Taisez-vous ! J’ai compris ce que vous voulez. Combien ?

– Combien ? Bruno, mon chéri, tu poses la mauvaise question.

Je pensai que j’avais atteint le fond de l’horreur et de la peur mais ce glissement reptilien du vouvoiement vers le tutoiement, ainsi que la lente toile d’intimité qu’elle tissait autour de moi, m’enfoncèrent vers de nouveaux abîmes. Je bredouillai « Quoi ? » d’un air idiot et elle me répondit, calme et sûre de son fait :

– Non. Ce n’est pas « Quoi ? » ou « Combien ? » qu’il faut demander, c’est « Quand ? ».

– Quand ? Mais comment « Quand ? », et quoi « Quand ? » ???

– Samedi prochain, dans la mairie du village où je suis née. Ne sois pas taquin, ne me demande pas en quelle année. Les bans sont déjà envoyés.

Rassure-toi, ce sera très intime. Je sais que tu n’as pas (euh, que tu n’as plus…) de famille. Quant à moi, à part deux tantes et un cousin, c’est le désert. J’ai aussi réservé le restaurant. Je te préviens que ce sera un peu cher. Je connais ton côté pingre, le journal en a parlé. Et je sais que Véronique était dépensière. Je dois t’avouer que j’aime bien me faire plaisir moi aussi. Mais tu as les moyens. Et tu ne t’amuseras pas à me faire ce que tu as fait à ta première femme ? Ce serait trop risqué…

Je ne pouvais ni bouger, ni respirer, ni parler. Les chaînes qu’elle enroulait autour de moi étaient plus solides que celles que la police aurait pu nouer. Je la regardai : elle me sembla plus énorme et visqueuse que jamais. Plus forte et plus sûre d’elle, aussi…

– Tu as l’air abattu, mon chéri. La perspective de toutes ces dépenses, sans doute ? Eh bien, j’ai une bonne nouvelle. Tu ne seras pas obligé d’acheter une alliance pour moi. Je m’appelle Véronique, moi aussi. Le hasard fait bien les choses, n’est-ce pas ?

Bernard Baune est bien connu des services de p… Euh. pardon, du jury du concours de nouvelles Thierry Jonquet puisque déjà lauréat en 2009, où il avait obtenu un 2° prix ex-aequo pour sa nouvelle Retour au pays natal.

Originaire de l’Aveyron, il est âgé de 52 ans et vit en région toulousaine depuis 1989. Ingénieur dans l’industrie spatiale, il n’a jamais cessé d’écrire des nouvelles, des contes et des poèmes et de participer, depuis cinq ans, à des concours avec pour but essentiel de partager son plaisir d’écrire avec d’autres passionnés et de faire de belles rencontres littéraires.

Certains de ses textes ont été publiés en recueil collectif : Le Vielleux (Verrières Le Buisson 2007), Saxo (Nanterre 2007), Pas un mot de trop (Fréjus 2008), La Falaise (Tonnay Charente 2008) et L’homme en gris (3° prix du concours Pégase, Maisons-Laffitte, 2007). En 2011, il a été lauréat du Prix Albertine Sarrazin, à Valflaunès, du concours de nouvelles de Chalabre ; il s’est aussi illustré en poésie, aux concours de Parentis, dans les Landes, et de Passy (près du Mont-Blanc) sur le thème : La plus belle poésie de montagne.

  1. Bravo. Très fluide et beaucoup d’humour. Aimez vous les auteurs américains et anglais tels que Carl Hiaasen, Tom Sharpe (lui aussi tue beaucoup de femmes ) et Roald Dahl?
    Continuez d’écrire!

    • Bernard BAUNE says:

      Merci beaucoup pour votre commentaire (sur la fluidité et sur l’humour, pas sur mes « victimes » féminines, qui sont plutôt rares, je vous l’assure). Je n’ai pas lu Hiaasen, ni Sharpe, par contre, ma dilection pour la nouvelle vient très largement d’auteurs anglais et américains : Poe, Conan Doyle, Kipling, Conrad et… Roald Dahl. Pour ce dernier, vous avez visé juste car, quand j’ai commencé à écrire des nouvelles, je voulais faire « aussi bien que lui »… Il me reste donc bien du chemin à parcourir !

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