Abonnement aux flux : Articles | Commentaires

Concours de Nouvelles 2016: Patrick Séraudie – 3ème prix ex-æquo

0 commentaire

Fais-le toi-même

 

La mère de Pierre-Joseph avait été la dernière à prendre la parole. Déformés par les sanglots, ses mots étaient incompréhensibles. Elle n’avait pas pu terminer l’apologie du défunt. Moment difficile. Une cinquantaine de personnes, des proches, des amis et des collègues. Toutes les têtes étaient baissées. La porte basse venait de s’ouvrir et la boîte de bois commençait à disparaître quand un bruit violent rebondit sèchement sur les murs du crématorium. Presque tous les regards se tournèrent vers le fond de la salle. Ils ne virent que Franck, le manager. Lui regardait la femme qui, après l’avoir bousculé, sortait en trombe.

Virginie courait. Elle fuyait. Elle haletait. Le sang martelait ses tempes. Ses yeux étaient brûlants et des larmes embrumaient sa vision. Elle s’était tordu la cheville et, maintenant assise dans sa voiture, elle sentait la douleur qui rayonnait du pied au mollet. Elle avait le souffle court et ses mains tremblaient. Elle respira longuement. Elle finit par réussir à introduire la clé de contact. La voiture démarra. Elle attendit quelques instants puis elle enclencha une vitesse. Conduire avec prudence. Sa cheville la faisait souffrir à chaque changement de vitesse. « Ricine », le dernier mot que Franck avait chuchoté à son oreille, résonnait dans son crâne. Elle revoyait ce chien en train de crever. Elle était prise de nausée. Elle s’arrêta sur le bas-côté. Après la crémation, l’impunité de Franck devenait définitive. Elle ouvrit la portière et vomit sur l’herbe sale. Elle était la seule à connaître la vérité. Tétanie brutale. Après de longues minutes, elle put repartir. Quand elle arriva chez elle, son corps et ses pensées n’étaient que douleurs. Elle connaissait la perversité de Franck, mais elle n’aurait jamais pu imaginer qu’elle puisse atteindre une telle ampleur. Avant les obsèques de Pierre-Joseph, elle n’avait pas fait le lien entre les différents évènements qui venaient de bousculer sa vie. Mais quand elle y repensait, elle avait peur…

Quelques mois plus tôt.

« Si la tenue de travail est imposée, c’est à l’employeur de l’entretenir en référence à l’article L4122-2 du Code du travail :  Les mesures prises en matière d’hygiène et de sécurité ne doivent entraîner aucune charge financière pour les salariés. » Et voilà, s’était dit Frank, encore une fois, cet enfoiré de Pierre-Joseph avait étalé son savoir pendant la réunion et lui était passé pour un con. Depuis que Franck s’occupait des ressources humaines pour FLTM, il n’avait jamais rencontré un tel casse-couille. Un an plus tôt, ce salaud de syndicaliste avait saisi la juridiction prud’homale. Il s’appuyait déjà sur des articles du Code, ceux qui concernent les moments de pause. Il demandait le paiement d’heures supplémentaires pendant le temps de déjeuner des salariés et ce, au motif qu’ils étaient contraints de rester en tenue de travail. Et cet enfoiré avait gagné. « Ces heures de présence s’analysent comme des heures de travail effectif à inclure dans le décompte des heures supplémentaires. » Et voilà qu’il recommençait ! Cette fois, il négociait une prime, sous prétexte que le fait de porter une tenue imposée,  des vêtements codifiés en matière de texture, de coupe, des habits aux couleurs de l’entreprise avec notamment une chemise au tissu fragile sur laquelle patronymes et prénoms étaient brodés, engendrait des frais supplémentaires par rapport à l’entretien des vêtements personnels que le salarié aurait portés sinon. Pierre-Joseph avait ajouté qu’il existait une jurisprudence suite à la décision d’une Cour de cassation quelconque. Franck était dans la merde. L’autre empafé était capable de déclencher une grève perlée ou un truc dans le genre et ce n’était vraiment pas le moment. En urgence, Franck avait accepté la prise en charge d’un nettoyage à sec hebdomadaire et de doubler les stocks de la garde-robe aux couleurs de la boîte. «Lundi matin, pour le débriefing hebdomadaire, je présente la revendication à la direction générale de FLTM et elle ne va pas aimer du tout ! » avait pensé Franck. « Fais-Le-Toi-Même » avait pris une place de choix sur le marché du bricolage en réduisant les marges au maximum et ce genre de plaisanteries répétées agaçait en haut lieu.

Il avait serré les poings : ce connard n’allait pas réussir à lui gâcher son week-end alors qu’il avait fini par convaincre Virginie de le passer au soleil. Ils partaient pour Barcelone dans trois heures. Il gardait un bon souvenir de la capitale catalane. Virginie ne connaissait pas la ville. Il était impatient de lui faire découvrit le parc Guell, le musée Miro et les Ramblas avec la statue de Christophe Colomb recouverte de merde d’albatros. Son couple battait un peu de l’aile, un séjour luxueux et culturel allait permettre de retrouver une harmonie qu’il souhaitait de tout son cœur. Franck était follement amoureux de Virginie. Trop. Il le savait. Il était beaucoup trop épris d’elle et cet état des choses créait chez lui des réactions parfois excessives. Il avait accepté de le reconnaître et de travailler sur sa pathologie, mais il avait eu une rechute la semaine précédente. En sortant du restaurant japonais, il avait failli se battre avec un mec qui avait regardé Virginie pendant tout le repas, juste parce qu’il était certain qu’ils s’étaient souri ! La scène qu’il avait subie en rentrant à l’appartement avait été la pire de toute. Il avait bien compris, il s’était excusé mais Virginie avait été claire : le voyage était prévu de longue date. Elle avait renoncé à l’annuler en mettant un ultimatum. À la moindre trace de récidive, elle le quittait.

La première journée barcelonaise avait été un peu tendue. Le dimanche matin, alors qu’ils étaient devant la cathédrale et regardaient se former les rondes des sardanes, un jeune éphèbe catalan au sourire de publicité pour dentifrice avait pris la main de Virginie. La danse sautillante et le son nasillard de la musique furent un calvaire pour Franck. Après … Durant le voyage de retour, il avait répété en boucle qu’il était désolé, confus, navré et qu’il préférait ne pas se souvenir de ce qui s’était passé, mais Virginie ne l’oublierait pas.

Et elle n’avait pas oublié. Elle ne savait pas trop où elle en était avant l’Espagne.. Elle connaissait les réactions violentes de Franck et elle ne savait pas comment lui annoncer qu’elle avait rencontré un autre homme. Franck avait beaucoup de bons côtés. Elle était plutôt heureuse avec lui. Elle s’était demandé si elle n’avait pas cédé à ce nouvel amant juste pour réagir face à sa jalousie maladive, mais depuis cette terrible nuit à Barcelone Frank, c’était fini. Elle était amoureuse de l’autre. Virginie se rappelait. Cet après-midi-là… Le téléphone qui s’était mis à vibrer. L’agence immobilière lui confirmait qu’elle pourrait prendre possession de l’appartement à la date qui lui convenait. Elle avait regardé le loft de Franck comme si elle le voyait pour la première fois, pourtant elle y avait vécu plus d’une année. Les grandes baies vitrées striées de lignes métalliques qui surplombaient les éléments ultramodernes d’une cuisine laboratoire, la table de réception modulable dessinée par un célèbre designer (dont elle avait oublié le nom), l’affiche de cinéma expressionniste, tout lui paraissait différent. Franck était à un séminaire pour FLTM en Belgique. Elle ne serait plus là quand il rentrerait. Presque dix-huit heures. Son nouvel amour n’allait pas tarder à venir la chercher. Elle écoutait la playlist qu’il lui avait donnée et les haut-parleurs, habitués à Schubert ou Brahms, étaient perturbés par le rock qui les traversait. Stairway to heaven, elle adorait cette chanson ambiguë de Led Zeppelin dans laquelle cette femme se fait une montée au paradis avec un jouisseur joueur de flûte. Elle augmenta le volume. La guitare, la traversière puis la voix de Robert Plant, enfin la batterie venait d’entrer quand la sonnette retentit. Virginie ouvrit. À peine la porte fermée, il l’embrassa avec fougue. La chanson s’électrisait,  il commença à lui enlever ses vêtements sur le solo de guitare. Elle tenta de résister, mais, très vite, le désir fut plus pressant que la raison. La chanson finie, une chemise d’homme et une jupe gisaient sur le sol. Le morceau suivant était peut-être du même groupe, peut-être pas, mais la batterie et la guitare les accompagnèrent jusqu’à la chambre.

Ils n’avaient pas entendu la porte d’entrée s’ouvrir. Le rock métal à haut volume ne laisse pas beaucoup de place aux autres sons et la serrure était silencieuse. Après l’amour, ils passèrent sous la douche puis se rhabillèrent. En sortant,  ils avaient vu devant la porte de l’immeuble un magnifique bouquet de fleurs écrasé sur une poubelle et Virginie s’était dit qu’il y avait des gens qui faisaient vraiment n’importe quoi. La soirée avait été délicieuse même s’ils étaient allés voir un vieux film en noir et blanc avec Lana Turner, Le facteur sonne toujours deux fois et que le fait que le nom  du protagoniste principal soit Frank, ces histoires de meurtres successifs avaient mis Virginie assez mal à l’aise. Pendant le repas, les amants avaient un peu bu et beaucoup parlé. Elle lui avait raconté sa vie. Lui aussi, et il lui avait expliqué d’où venait le prénom étrange dont il était affublé. Sa famille était traditionnellement anarcho-syndicaliste et ses parents lui avaient donné le même prénom que Proudhon : Pierre-Joseph.

Ce même soir, Franck était content de rentrer. Un géant mondial du bricolage avait lancé une OPA sur FLTM. La direction avait décidé de souscrire une augmentation de capital pour la contrer et la réunion avait été écourtée de deux jours. Franck avait pris de fermes décisions et il voulait tout essayer pour retrouver Virginie. Il avait acheté un magnifique bouquet de fleurs. Il avait été surpris en entendant une musique de sauvage sortir de chez lui, mais il avait été encore plus étonné en découvrant des vêtements épars sur le sol du salon.

La chemise couleur FLTM l’effara. Le nom brodé qu’il y lut l’acheva. Tel un automate, il sortit, refermant doucement la porte. Après avoir écrasé le bouquet, il marcha droit devant lui. Il s’arrêta dans un bistrot qu’il connaissait vaguement et il commanda un double whisky double malt. Il était étrangement calme et lucide. Il avait pris une décision. Pierre-Joseph devait mourir. Il n’avait pas d’arme à feu, mais une bonne batte de base-ball pouvait être un outil très efficace pour ce type de projet. Ce serait difficile de trouver le moment et le lieu propice, mais c’était faisable. Non, il fallait trouver une solution plus subtile. « Si ce connard meurt de cette façon, les soupçons des flics se poseront immédiatement sur moi et il leur suffira d’un clic sur Google pour voir que j’ai été espoir national de base-ball », pensa-t-il en regardant le fond de son verre vide. Il envisagea le couteau. Il y renonça. Pierre-Joseph était un garçon nerveux, plus grand que lui. L’opération pouvait mal tourner. Payer un tueur ? Il avait lu des romans policiers, mais il n’avait pas la moindre idée de comment établir un contact. C’est au troisième blended malt qu’il eut l’idée. Il se souvint d’une histoire vécue au début de sa relation avec Virginie. Alors qu’ils étaient dans un gîte rural, ils avaient vu le chien de leurs voisins agoniser et décéder en quelques heures. L’animal avait gratté la terre du jardin, en avait sorti des granulés, un engrais préconisé pour l’agriculture biologique que sa maîtresse avait répandu le matin même, il les avait mangés. Le vétérinaire avait dit que c’était le troisième cas auquel il était confronté, ce produit vendu en jardinerie avait une odeur appétissante pour les animaux, proche de celle des croquettes et contenait un fort pourcentage de graines de ricin. Bourrées d’une toxine mortelle, la ricine. Franck se souvenait vaguement que le véto avait ajouté qu’il était facile de se procurer de la graine de ricin. Il sortit son portable, se connecta. Il tapa « ricine » sur le moteur de recherche. La première page lui apprit que des traces de ce poison avaient été retrouvées dans plusieurs lettres adressées à Barack Obama puis il cliqua sur « Comment agit la ricine? » et il lut : Il est possible d’être contaminé en inhalant ou en ingérant de la ricine. La ricine est mortelle dans les deux cas.  Puis sur une autre page : Il n’existe pas d’antidote connu à une contamination à la ricine. Un dixième de gramme est suffisant pour tuer un homme de cent kilos. Quand il découvrit que le poison était difficilement identifiable à l’autopsie, il sut qu’il avait trouvé. Son power point personnel commençait à se dérouler. Il établissait un rétroplanning. Peu à peu, les pièces du puzzle macabre s’emboîtaient. Il allait dormir dans un hôtel. Il ne regagnerait son appartement qu’à la date prévue. L’ingestion était bien mais l’inhalation, c’était encore mieux. Franck devait recevoir la commande de vêtements de travail dès son retour au bureau. Ils arrivaient emballés séparément, au nom de chacun, dans un sac en plastique étanche. Il trouverait bien un moyen pour introduire, avec prudence, une seringue peut-être, ce merveilleux produit dans la poche idoine. Il était apaisé, il savait comment résoudre ses problèmes professionnels et il faisait même avancer sa thérapie en éliminant un rival dont il ne pourrait plus jamais être jaloux. En sortant du bar, il avait faim. Il décida qu’il se ferait monter des huîtres et des fruits dans sa chambre et, incroyable, alors qu’il était encore sur le seuil du bistrot, le premier taxi qu’il hélait s’arrêta ! La soirée avait très mal commencé, mais la chance revenait.

La crémation terminée, Franck partagea un verre de jus de fruits avec ses collègues. Ils étaient touchés par sa présence. Ils savaient que Pierre-Joseph et lui avaient souvent été en conflit. Il leur expliqua que, quels que soient les différends, ils étaient tous de la maison. Émotions et appartenances partagées. Un bon point pour lui. Personne ne lui posa de questions sur la fuite étrange de Virginie. Il pensait à elle et une larme perla sur sa paupière : il avait fait le choix de perdre définitivement son seul véritable amour. Il essuya son œil et se dirigea vers la sortie.

Alors qu’il passait à côté d’un pilier, une révélation vint l’atteindre de plein fouet. L’évidence s’imposa brutalement et l’éclair de lucidité lui coupa le souffle. Il avait pris goût à la montée d’adrénaline que le meurtre parfait avait distillé dans ses veines. Une nouvelle vie commençait.

 


L’auteur

Après une enfance parisienne et une adolescence rêveuse bercée par la lecture et les substances prohibées, Patrick Séraudie rassure ses parents en devenant instituteur. Pour peu de temps, car « monté à Toulouse » il y découvre alors sa passion, l’art dramatique et quittant l’estrade pour les planches, devient comédien puis metteur en scène. Il se confronte depuis peu à l’écriture dramatique, et plus récemment encore, décide d’expérimenter le récit, travaillant en parallèle sur des romans ébauchés et des nouvelles. Le concours de Toulouse polar du sud est le premier auquel il se soit confronté. Avec le succès immédiat que l’on voit !

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Captcha * Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.