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Concours de Nouvelles 2016: Martine Pédinielli -3ème prix ex-æquo

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Un vrai bourreau de travail

 

Planté au milieu de sa chambre, Théodore était complétement abasourdi. Il avait retourné toute la maison, fouillé les armoires, vidé les tiroirs, éventré les malles et les paniers, démonté les coffres… en vain.

Il fallait se rendre à l’évidence : on avait volé sa tenue de travail.

Non seulement sa tenue de travail, mais aussi tous les accessoires de sa fonction. Et par-dessus tout, son arme préférée : sa hache !

Théodore n’aurait jamais imaginé qu’une chose pareille puisse lui arriver, à lui, officier de justice, professionnel craint et reconnu de tous, bras armé de la loi et défenseur de la société. Il savait bien sûr qu’il n’était guère aimé, et même détesté par nombre de ses concitoyens, mais il savait reconnaître au fond des yeux des badauds qu’il croisait, la fascination qu’il exerçait sur eux. Il fit encore une fois le tour du logement que lui attribuait la ville, mais son uniforme avait bel et bien disparu.

Sa femme et ses deux filles étant absentes depuis le début de la semaine, il ne pouvait les accuser d’avoir déplacé ses affaires (ce qu’elles n’auraient pas fait de toute façon par crainte de sa colère). Certes, le départ de sa femme suite à une de leurs nombreuses disputes l’avait perturbé, mais pas au point d’en égarer sa tenue et ses instruments ! Elle l’avait encore une fois accusé de ne pas être à la hauteur des ambitions qu’elle avait eues en l’épousant, contre l’avis de sa famille. Elle se disait harcelée et méprisée par les gens du quartier, et le mariage de ses filles lui paraissait compromis. Elle lui avait jeté au visage que courir après les cochons errants, équarrir les bestiaux morts ou nettoyer les fossés entre deux exécutions n’avait vraiment rien de glorieux. Il lui avait rappelé encore une fois les nombreux avantages de sa fonction : le logement d’abord, mais aussi tous les à côté qui lui étaient octroyés : la revente des objets saisis sur les criminels, le commerce lucratif de sang et de peaux dont il était le seul bénéficiaire, la viande et les vivres dont il pouvait se servir gratuitement… Oui, il savait que leur pain était marqué à l’envers pour ne pas être mélangé aux autres, mais eux au moins, ils avaient du pain. Ne trouvant plus d’argument à lui rétorquer, sa femme était alors partie alors avec leurs filles se réfugier chez ses parents qui habitaient le village voisin. A son grand soulagement, car il avait vraiment besoin de tranquillité.

La semaine avait été très chargée, il avait fait de nombreuses heures supplémentaires, montant et démontant des gibets, retapant un pilori mal en point, tressant de neuf quelques cordes usagées, chargeant et déchargeant les bûches et les fagots, réparant un rayon de la roue et affûtant ses outils. C’était, avec la torture, une de ses activités préférées. Il était intraitable sur l’affûtage des haches et des couteaux, auxquels il aimait donner le brillant d’un miroir à force de polissage. Ce professionnalisme avait d’ailleurs contribué à bâtir sa réputation, et tous, condamnés, comme spectateurs, savaient qu’ils pouvaient compter sur lui. Son modèle était Geoffroy Thérage, le bourreau de Rouen qui avait officié pour l’exécution de Jehanne la Pucelle.

Cet homme avait selon lui élevé son métier au niveau d’un art.

Il s’en inspirait donc, perfectionnant chaque fois un peu plus le spectacle qu’il avait à donner, alternant dans chaque mise en scène les moments grandioses et cocasses qui faisaient accourir le public. S’il prenait soin (moyennant finance !) d’étourdir ses pendus en leur pressant la trachée pour qu’ils souffrent moins quand il les envoyait balancer déjà presque estourbis au bout de la corde, il se gardait bien d’appuyer trop, afin de conserver leurs mouvements incontrôlés, car leurs petites gigues ridicules plaisaient beaucoup.  Pour les décapitations, il avait mis au point avec ses assistants, tout de cuir noir vêtus, une chorégraphie diabolique dont la lenteur de la mise en place contrastait avec la fulgurance du coup de hache, toujours net et précis. Haletants, les spectateurs vivaient ce ralenti, puis cette accélération, dans une sorte de transe haineuse et fascinée, et des applaudissements avaient surgi de nombreuses fois à l’issue de ce que Théodore considérait comme une cérémonie. Quand la foule scandait de plus en plus fort : « Battez fort ce paillard, car il a bien desservi ! », lorsqu’une excitation frénétique s’emparait d’elle, il arrivait que les suppliciés eux-mêmes deviennent des héros. On adorait alors le bourreau autant qu’on le haïssait, lui, le seul homme de la ville possédant le permis de tuer. Et tous les autres, hommes de loi, d’église, chevaliers, commerçants, soldats et manants, l’évitaient avec une hypocrisie dont il s’accommodait.

Théodore savait que sa fonction était essentielle à l’équilibre de la cité, qu’en tuant et torturant il obéissait aux lois des seigneurs, terrestres et divins, et qu’il avait le courage de faire ce que tous réprouvaient. Un monstre d’intérêt général, en quelque sorte. Il aimait son métier, mais d’une façon raisonnable et sans l’hystérie ou la cruauté de certains de ses confrères. Il respectait les règles de son métier et le code juridique de la douleur, appliquait scrupuleusement les procédures d’infamie et garantissait la justesse dans l’administration de la peine. Il aimait le travail bien fait, le faisait avec sérieux et en conscience. Si les prêtres disaient la messe, lui était mandaté pour « dire la mort », ou bien « dire la vie », quant au dernier moment, le coupable était gracié. Bref, de la belle œuvre, propre et sans bavure, dans le plus grand respect de l’ordre et des punitions qu’il devait mettre en œuvre.

Et sa tenue de travail, son costume de justicier vengeur, faisait partie intégrante du spectacle.

Lorsqu’il vaquait à ses occupations, seuls son bâton à la ceinture, le tissu rouge sur sa manche gauche et la potence brodée sur sa chasuble le distinguaient des autres habitants. S’il portait un chapeau ou un bonnet, celui-ci se devait également d’être rouge, couleur qu’il partageait avec les prostituées.

Il en était tout autrement lorsqu’il revêtait sa tenue de travail : les braies de lin, et la longue chemise blanche, d’abord. Puis les chausses rouges, les bottes de cuir mou, le pourpoint noir ceinturé. La cagoule noire, enfin, laissant juste apparaître le bas de son visage et sur laquelle il enfilait un capuchon rouge à la côte crénelée. Tenant d’une main sa hache à double lame, et une épée dans l’autre, il apparaissait alors sur l’échafaud comme le vrai et le seul maître des hautes et basses œuvres.

Il fit encore une fois le tour des pièces de son logement pour y chercher ses instruments mais n’y trouva ni corde, ni hache, ni poids, ni brodequin, ni couteau. On lui avait même volé l’empaleur, qu’il venait à peine de recevoir d’un pays où l’usage en était fort répandu – et apprécié, lui avait-on dit. Un outil magnifique dont il comptait se servir le lendemain pour l’exécution d’une sorte de magicien qui avait fait disparaître, ainsi en avait-on jugé,  des jeunes filles du village.

La préparation de cette exécution restait pour Théodore un désagréable souvenir. L’homme brun l’avait fixé durant toute la séance de torture de ses grands yeux noirs, n’émettant pas un son, pas un râle, pas même un petit soupir, le visage comme privé de la moindre expression. Quand ce fut fini, il avait regardé vers la voûte de la prison, puis à nouveau vers Théodore, et sa voix s’était élevée ferme et claire en direction de celui-ci, formulant ce qui ressemblait à un sort dans une linga franca dont nul ne comprit vraiment les subtilités, mais dont le sens général évoquait la promesse à son bourreau d’une mort… par bourreau.

Théodore, qui en avait vu (et entendu) d’autres ne fut guère impressionné, mais il devait néanmoins reconnaître que depuis ce jour tout allait de travers. Il souffrait de terribles migraines, faisait de nombreux cauchemars, et dès que ses yeux se fermaient, sa chambre se remplissait de fantômes de suppliciés grimaçants. Il se mit à boire pour chasser les images, à boire beaucoup,  tellement qu’il se mit à les voir même les yeux grands ouverts. Et ce matin, il se tenait chez lui, debout, en braies et chemise de nuit, devant la cheminée, les yeux injectés de sang, la bouche sèche et le cœur en chamade, recherchant désespérément sa tenue de travail. Ses mains tremblaient, ses articulations le faisaient souffrir et, par deux fois, un liquide noir et sanguinolent sortit de sa bouche. Son ventre, dur et douloureux, ne lui laissait pas de répit, et il ne put rien faire d’autre que de se trainer jusqu’à la paillasse où il s’allongea, épuisé et fiévreux.

C’est alors qu’il le vit, debout à côté de son lit. Rien ne manquait. Des bottes au capuchon, l’homme qui le regardait au travers des trous de la cagoule noire et dont il ne voyait pas les yeux, cet homme masqué donc portait sa tenue de bourreau. Elle lui parut encore plus parfaite que dans son souvenir : le cuir du pourpoint et des bottes brillait à la lueur des chandelles, la boucle dorée du ceinturon étincelait, les chausses et le capuchon écarlate dégageaient une lumière qui éclairait tout le côté du lit. Quant aux armes, elles ne lui étaient jamais apparues aussi belles : leur fil luisant, leurs manches de bois doré et poli, le feu se reflétant sur les lames scintillantes ….

Puis, une pluie d’étoiles s’abattit sur Théodore.

Lorsque le jour suivant sa femme et ses filles revinrent, ce fut un grand charivari et leurs cris rameutèrent des curieux de tout le quartier. Bientôt, le bailli, des sénéchaux, des lieutenants civils, le quartenier de surveillance dans le quartier et même un sergent du roi vinrent grossir la troupe horrifiée et fascinée des voisins. Repoussant la foule, ils entrèrent dans la maison et la vue d’un cadavre les arrêta net : Théodore était pendu à la poutre de sa chambre au dessus d’une mare de sang. Il portait des traces de coups d’épée et de hache habilement donnés, car tous ses membres, profondément entaillés, étaient à la limite de se détacher, bien que tenant toujours au corps.

Du beau travail, pensa malgré lui le juge présent.

Les enquêteurs constatèrent que la porte était fermée de l’intérieur et qu’en dehors d’un nombre incalculable de cruches de vin vides, on ne décelait aucun élément suspect dans la maison. Cependant, tous les instruments du bourreau qu’on retrouva sanglants semblaient avoir été mis à contribution, d’une manière qui laissa les observateurs perplexes : les coups étaient portés avec force, mais aucun n’avait pu être mortel. Un peu comme si l’homme s’était infligé lui-même les blessures avant de se pendre, mais comment croire à la possibilité d’un tel acte ? Chose inimaginable pour quiconque, et encore plus pour leur bourreau ! Le médecin réfuta d’ailleurs lui-aussi cette hypothèse, au motif que tout ce sang versé laissait supposer une mort rapide.

Finalement, compte tenu des activités du défunt, on ne pouvait choisir qu’entre trois maux : le suicide, le meurtre ou le diable. On opta pour le suicide. Le peuple était un peu las des diableries en ce moment. Et comment exécuter un assassin tant que l’on n’avait pas trouvé de nouveau bourreau ?

Théodore fut enterré de nuit, à la va vite, sur un terrain non consacré, comme l’exigeaient à la fois son métier, et son acte.

Lorsque tout fut fini, un jeune sergent troublé par les événements murmura pour lui-même : « Mais pourquoi diable s’est-il pendu en tenue de travail ? »

 


 

L’auteure

De ses études de journaliste à ses activités de DRH et consultante, Martine PEDINIELLI a passé sa vie à écrire les histoires des entreprises et de leurs salariés.

Le noir est sa couleur. Peut-être y fut-elle prédisposée par une naissance en Afrique il y a 61 ans, ses ascendances corses, bretonnes et espagnoles ? Elle aime Soulages, le café italien, les châteaux en Ecosse, les orages, le chocolat… et le polar. Après les Américains et les Anglais (plutôt les Anglaises) ceux qui l’inspirent sont les ces auteurs nordiques aux histoires glaçantes qui savent si bien révéler la part d’ombre des hommes, traversée parfois par l’éblouissement de la rédemption, comme le soleil sur la neige.

Finaliste du concours de nouvelles de la librairie Chapitres en 2012 et de La Foire aux polars en 2016, elle aspire à continuer ses activités de conseil et à développer une écriture personnelle.

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