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Concours de Nouvelles 2016: Martine FERACHOU – 2ème prix

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Le sarrau vert

Nuit ? Jour ? Mes paupières tentent vainement de se désolidariser l’une de l’autre. L’effort à accomplir me paraît surhumain, ma volonté d’y parvenir bien dérisoire. Certes, un nouveau cœur bat dans ma poitrine, me distille la vie. Certes, mon état s’améliore et on m’a récemment débranché  du respirateur. Mais, prisonnier de sondes gastriques, anales, suis-je encore Maître de mon corps ? Sous l’emprise de morphiniques, hypnotiques, anxiolytiques, corticoïdes, suis-je encore Maître de mon esprit ? Mes sens se perdent entre réalité et imaginaire, entre douleur et cauchemar, entre éveil et coma… Tantôt je flotte dans l’air chaud et voluptueux de cet été caniculaire, tantôt je plonge dans une délicieuse et bienfaisante fraîcheur océane.  Nuit ? Jour ? La souffrance est intemporelle !

Patient en post-greffe immédiat (autant dire « légume »), je me trouve à l’USICV, Unité des Soins Intensifs Cardiovasculaires de Limoges. Le personnel soignant de ce service est essentiellement constitué d’infirmières. Ces femmes dévouées s’activent silencieusement, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, afin de nous administrer les traitements, nous prodiguer des actes médicaux, nous offrir un peu de réconfort… Désormais, je les nomme « anges-gardiens ». Elles exercent, sur nous tous, une surveillance absolue. En effet,  nous sommes encagés dans des chambres-vitrines dont le côté donnant sur le couloir est constitué d’un immense panneau de verre. Auparavant, j’avais d’elles une tout autre image : une image que je qualifierais de « pornographique ». Je ne me sentais pas encore malade, et pourtant je souffrais déjà du syndrome de la blouse blanche. Rien de plus excitant que cette tenue de travail ! J’imaginais sans peine, sous l’uniforme dédié, les sous-vêtements affriolants, voire le corps totalement nu. J’épiais le moindre mouvement qui laisserait entrevoir, dans l’échancrure de la blouse, l’ovale d’un sein. J’étais à l’affût de la moindre tension de tissu qui laisserait deviner la rondeur d’une hanche, la cambrure d’une croupe. Je m’imaginais effeuillant ces marguerites, léchant ces peaux douces et sucrées, caressant avec appétit ces formes désirables. L’infirmière : une femme magnifiée qui excite autant qu’elle rassure ! Un substitut maternel des plus alléchants !

C’était avant…

Je me souviens. Je venais juste de rentrer de week-end, heureuse, épanouie, détendue… Je m’étais abreuvée à satiété de soleil, de plage et de sable chaud. Je m’étais ressourcée auprès de ma famille. Je me sentais forte, sereine, portée par l’indéfectible amour des miens. Je pouvais, sans peine, reprendre mon service, accomplir les gestes routiniers du labeur quotidien : surveiller les entrées et sorties, prendre les constantes toutes les heures, préparer aux coronarographies, mesurer les états de conscience et de douleur, et quelquefois, choquer, défibriller. Mais surtout, j’étais prête à prendre en charge la détresse psychologique des patients du service, ces hommes et ces femmes qui avaient, plusieurs fois, cru perdre leur vie et qui se retrouvaient sursitaires, sauvés par la mort d’un ou d’une autre. J’aimais par-dessus tout dispenser à ces malades difficiles le réconfort, le soutien dont ils avaient un si grand besoin. Je les choyais, leur transmettais espoir et gaîté… C’était mon boulot et je le faisais bien depuis vingt ans déjà !

Je me souviens… Il était dix-neuf heures, l’heure de la prise de fonction de l’équipe de nuit à laquelle j’appartenais. Des éclats de voix retentissaient dans notre salle de repos. La jeune et pulpeuse Chloé, rouge écarlate, racontait à ses collègues la mésaventure qu’elle venait de vivre :

     – Ben, oui, quoi ! Avec cette canicule, j’ai pas pu faire autrement… Ce gros tissu vert, épais…  par-dessus la blouse !  Je transpire à grosses gouttes, j’étouffe, je peux plus travailler efficacement. C’est juste… insupportable, ce truc-là ! Insupportable mais obligatoire. Alors j’me suis dit que, pour une fois, le sarrau seul suffisait.

     – Et t’as enlevé ta blouse dans le coin lavabo du box 6, avait surenchéri Betty, au nez et à la barbe du patient.

     – D’accord, mais lui seul pouvait me voir. Deux minutes plus tôt, il était dans le coltard, M. Delbecq ! Je craignais pas grand-chose… Puis la planque, j’vous assure qu’elle met bien à l’abri des regards. Bon enfin, côté couloir !

     – C’est gonflé, tout de même, te mettre en petite tenue dans la chambre d’un nouveau patient, avait ajouté Catherine.

     – Et surtout, parfaitement interdit ! s’était exclamée Betty.

Je m’étais invitée dans la conversation :

     – De toute façon, cela n’a eu aucune conséquence ! Ça restera entre nous, voilà tout.

     – Ben… Si, justement. M. Delbecq a réagi. Un type qui sort juste de greffe, tu t’rends compte ? De m’voir comme ça, direct il a fait une crise de tachycardie… et une poussée de tension. I’ m’a fait peur, j’vous jure ! On aurait dit que ses yeux exorbités cherchaient à transpercer mon sarrau. Déjà qu’i’ sont bizarres, ses yeux ! J’lui disais : «Calmez-vous, Monsieur, calmez-vous, je vous en prie ! » Toutes ses constantes s’emballaient… J’ai appelé le docteur Cross. J’étais pas fière ! Vous croyez que j’aurais pu le tuer ?

     – Penses-tu, il a un cœur tout neuf, ce malade, maintenant. Il va pouvoir se remettre à la gaudriole. Mais, fais attention tout de même ! Canicule ou pas, pour les soins, c’est blouse blanche plus sarrau ! A part ça, les transmissions ? Rien d’autre à signaler ?

     – Non, rien de spécial, tout est dans le cahier.

Nuit ? Jour ? Quelle importance ! Je suis désormais, pour plusieurs semaines, un jouet entre leurs mains. Elles peuvent disposer de moi comme elles l’entendent : m’humilier, me martyriser. Heureusement, elles ne savent rien ! Ni qui je suis, ni ce que j’ai fait. Cet après-midi, la plus plantureuse d’entre elles s’est presque entièrement dénudée dans le coin lavabo de ma chambre. Elle me croyait endormi et n’a pris aucune précaution pour se cacher de moi. Elle a accompli cet acte délictuel sans honte, ni méfiance, sereinement. Dans l’âpre moiteur du box, l’odeur forte de son corps en mouvement est venue chatouiller mes narines. J’ai instantanément ouvert grand les yeux afin de profiter du spectacle. J’ai contemplé à loisir… Les mains fines dégageant un à un les boutons de la blouse, l’épaule bien ronde se libérant de la manche, le vêtement blanc tombant mollement sur la chaise. J’ai vu le bras qui se tend pour décrocher le sarrau du porte-manteau. J’ai capé les minuscules mais abondantes perles de sueur sous les aisselles. J’ai immédiatement éprouvé l’envie de lécher. J’ai aperçu la merveilleuse cambrure des reins, les fesses rebondies mises en valeur par le string de dentelle. J’étais en érection bien avant qu’elle ne se retourne et que je découvre, lovés dans le soutien-gorge transparent, les seins, magnifiques, laiteux, impertinents. Elle a tourné la tête. « Oh, M. Delbecq, je suis vraiment navrée… Veuillez accepter mes excuses, il fait tellement chaud ! Les électriciens tentent de réparer la clim mais, apparemment, c’est compliqué. » Elle s’est rapidement emparé du vilain tablier vert, l’a enfilé prestement. Charme rompu ! Mais pour moi, il était trop tard : tous les signes d’excitation sexuelle étaient en marche. Hélas, mon cœur tout neuf n’a pas apprécié ces bouleversements. Il s’est emballé comme un cheval au galop, me plongeant dans un état de panique et de souffrance absolues. La petite s’est inquiétée. Elle a appelé du secours. Le retour au calme a nécessité de longues et douloureuses minutes. Voilà ! Maintenant, je sais. L’intervention n’a rien changé ! Le monstre reste tapi en moi. Le Diable en personne prêt à surgir de sa boîte dès que passe un jupon ou plutôt une blouse blanche. Un luciférien démentiel et obsédé, incapable de contrôler ses pulsions. Si tu savais, Chloé, ce que j’aurais fait de toi, dans d’autres circonstances… Nuit ? Jour ? Quelle importance ! Le Mal est intemporel ! La peur aussi !

Je me souviens… Dans la chambre, tout était paisible. Le patient se reposait, sans doute épuisé par son exploit de l’après-midi. J’ai enfilé le sarrau par-dessus ma blouse. Un sourire amusé flottait sûrement sur mes lèvres car j’imaginais Chloé la pulpeuse, en tenue légère, dans ce même recoin de lavabo, quelques heures plus tôt. Quel phénomène, cette fille ! Amusante, mais un brin « tête de linotte » tout de même ! Je me suis approchée du lit  afin de procéder à la vérification des constantes. J’ai soulevé délicatement le poignet de M. Delbecq afin de prendre son pouls. J’ai posé les yeux sur le visage de ce nouveau patient. Il a soulevé ses paupières. J’ai difficilement retenu le cri d’effroi qui est monté dans ma gorge ! J’ai lâché sa main. J’ai bondi en arrière. Ces yeux ! Ces yeux vairons ! Je les aurais reconnus entre mille ! Comment était-ce possible ? Cette ordure… Ce salopard… Ici ! Dans mon unité de soins ! L’ennemi public numéro un des années 90. Celui que la police n’avait jamais pu épingler, faute de preuves. Celui que la presse avait baptisé « le Violeur de blouses blanches » ! Mais aussi, le profanateur de mon corps, le Démon qui avait à tout jamais entaché ma vie… Je suis sortie du box, courant presque sur des jambes pourtant flageolantes. Je suis allée vomir dans les toilettes, anéantie, ruisselante sous ce sarrau vert trop chaud, ruisselante de honte, de désespoir, de colère. Des souvenirs odieux envahissaient ma mémoire. Une plaie béante se rouvrait dans mon cœur. Des mots s’entrechoquaient dans ma tête : détresse, déchirement, calvaire, larmes…

 Nuit ? Jour ? Nuit encore, je le sens. Je le sais ! Depuis longtemps déjà, j’attends qu’elle revienne. Elle m’a reconnu dès que j’ai ouvert les paupières. Évidemment : la cagoule que je portais à l’époque,  pour ne pas être identifié, laissait apparaître mes yeux. Moi aussi je l’ai reconnue tout de suite. Pourtant, je me suis « occupé » d’un grand nombre d’entre elles ! Mais elle, elle est restée particulièrement présente dans mon souvenir… Une première fois, ça ne s’oublie pas !

J’ai essayé des heures durant de me mettre à sa place. Que va-t-elle décider ? Je ne pense pas qu’elle prévienne la police. J’ai pu voir, avant qu’elle ne s’enfuie, la haine dans son regard. Et je sais que la haine engendre la détermination. Elle va régler ça toute seule ! J’en suis sûr ! Elle va revenir, vêtue de l’infâme sarrau vert qu’elle aura sans doute un peu froissé dans son désarroi. Son visage aussi paraîtra chiffonné à cause de cette ultime épreuve que je lui impose bien malgré moi. Elle va revenir… me tuer ! Tellement simple à réaliser dans ce contexte. Un jeu d’enfant ! Déclipser ? débrancher ? déperfuser ? ou bien… sur médicamenter ? Jouer à l’infirmière, en somme. Mais à celle qui se trompe ! Elle ne sera même pas inquiétée. Les greffés du cœur meurt si couramment. Un jeu d’enfant, vous dis-je, et je suis le jouet !

Des pas feutrés… Elle est campée là, près de mon lit, calme, blafarde… un fantôme du passé !

Elle n’affiche aucun émoi, paraît juste très résolue.

– Alors, qu’as-tu choisi, Andréa, pour me faire la peau ?

Que je connaisse son prénom la déstabilise quelques secondes. Elle se demande « comment sait-il ? » Puis elle se rappelle. Ce jour-là, dans le parking souterrain, elle portait sa tenue de travail, et donc son badge en collier autour du cou. Elle serre les dents, me semble-t-il.

– Alors ?

Pour toute réponse, elle commence à déboutonner son sarrau, l’enlève, le laisse choir à ses pieds. La blouse blanche se révèle.

– Non ! Pas ça !

Andréa sourit. Ses hanches ondulent. La voilà qui se trémousse devant moi, comme une catin, et continue son mortel strip-tease ! Entièrement nue maintenant, elle caresse sensuellement ce corps que j’avais meurtri. Ma libido explose. Mister Hyde exulte !

Hélas, mon cœur, une fois de plus, une fois de trop, s’emballe. C’en est fait de moi.

 


L’auteure

Martine Férachou, professeure des écoles à la retraite, engagée dans une association de lutte contre l’illettrisme,après avoir été, durant cinquante ans, une lectrice passionnée, s’est découvert une envie immodérée d’inventer des histoires. Attirée par le format bref et dense de la nouvelle, elle est devenue « écrivore » et a développé une addiction aux nombreux concours d’écriture proposés sur le net. Nombre de ses textes ont été récompensés et/ou édités en recueil collectif. En outre, deux recueils personnels sont nés en 2016 de cette passion dévorante : « TrajIctoires »  (Edilivre) et « EnfanSillage » (La Petite Edition).

 

 

 

 

 

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