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Concours de Nouvelles 2016: Gwenaël Bulteau – 1er prix

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La petite princesse

 

La gamine s’appelle Bambi.

J’avais rendez-vous avec sa mère pour l’aider à remplir des papiers, afin qu’elle fasse valoir ses droits. C’est mon rôle de travailleur social. Quand elle m’a dit ne pas avoir vu sa fille depuis la veille, j’ai appelé la gendarmerie.

Encore une embrouille des cas-soc’, a soupiré le flic au bout du fil.

Ici, c’est spécial.

La loi française interdit d’occuper de façon permanente une habitation mobile, mais dans ce camping vivent à l’année des dizaines de familles. Les trailer parks à l’américaine, il y en a aussi chez nous, remplis de gens qui peinent à joindre les deux bouts et se retrouvent à vivre dans des cabanes en plastique. Toute l’imagerie de la précarité rassemblée au même endroit, un rêve de sociologue ou de prêtre à l’affût d’un troupeau. Les habitants connaissent bien Bambi, la petite princesse. Quand elle part à un  concours, ils lui disent de porter haut les couleurs du camping.

 

Je viens souvent ici, pour le boulot, alors j’explique aux gendarmes à quoi ressemble la vie, pour une gamine comme Bambi.

L’autre soir, par exemple.

Des guirlandes d’ampoules colorées, bleu, blanc rouge, les mobile home pavoisés, en hommage aux victimes des attentats.

De la musique, un brouhaha de conversations. Des tablées tout en longueur, des rires crus, avinés, des danses, la mère de Bambi en robe Disney au décolleté vertigineux. Des grandes accolades avec les hommes, des câlins, des embrassades. Un concours de duckface : à tour de rôle, chacun y va de sa grimace devant la lentille des téléphones portables.

C’est l’heure du spectacle. Les canettes sont jetées à terre, les nappes en papier arrachées, les assiettes en carton volent.  On frappe dans les mains. On boit.

Bambi avance sur les planches, habillée en bombe  miniature, jarretelle, décolleté, paillettes, un déhanché à faire pâlir de jalousie des femmes plus expérimentées.

Au premier rang, des gosses la regardent en ouvrant de grands yeux, soufflés par la métamorphose de cette gamine qui jouait au loup avec eux deux heures auparavant. Bambi virevolte, s’enroule autour d’un lampadaire, cuisse remontée le long du pylône en métal, émanation sexuelle. L’air chargé de phéromones, aussi visibles que des flocons de neige. Les hommes sifflent, applaudissent.

L’un d’entre eux s’avance. À genoux devant elle, il fait tournoyer un billet entre ses doigts, veut le glisser dans la jarretière. Un autre le bouscule. Les hommes se bagarrent. Combat de coqs. Coups de poings à la gueule. Grabuge. L’un se relève péniblement, vomit, les mains appuyées sur les genoux. Maman et Bambi dans les bras l’une de l’autre. Maman cache les yeux de sa fille. Ne regarde pas, ma chérie. Alors qu’elles se délectent autant l’une que l’autre. Les yeux brillant de Bambi à travers les doigts de maman.

Ah, les hommes ! C’est gratuit, aujourd’hui. Bambi fait ça pour le plaisir ! Mais n’oubliez pas que c’est une professionnelle. Un petit billet, ça ne serait pas de refus.

Elle a neuf ans, Bambi.

Ça ressemble à de la maltraitance, me disent les flics.

J’ai fait mon rapport au juge. Il a classé l’affaire. Que voulez-vous que je fasse ? Je ne suis pas un sauveur.

 

Paniquée, maintenant, la mère, devant les flics.

Putain, il y a un concours, ce soir, elle me fout dans la merde, là. Elle est où, ma fille ?

Partout des photos de Bambi en tenue de travail, grands yeux de biche, maquillée, robe de princesse, diadème. Bambi sur les podiums en bikini à paillettes, cheveux bouclés du matin-même, des bouquets de fleurs à la main, un sourire si blanc qu’il en paraît faux, une écharpe tricolore. La gamine une miss en réduction, reproduisant les constructions artificielles des magazines féminins, comme si on écartelait l’enfant pour la faire entrer dans le corps fantasmé de la femme. Bambi, la reine des mini-miss.

D’autres photos ornent les murs : La mère et la fille en duo. L’enfant-femme, jarretière et string à froufrou, petit haut sur poitrine plate, pose de danseuse, poignets sur les hanches, genoux ployés. La mère-enfant, mêmes attributs, avec la graisse en sus et le visage retravaillé pour ressembler à celui de sa fille. Toutes deux bronzage bain d’UV, chevelure choucroute vaporeuse années 80, sourire étiré. Deux femelles pareillement architecturées.

C’est un investissement à long terme, dit la femme. Plus tard, elle saura y faire dans le monde. Elle saura te les embrouiller, les hommes. Je ne vais pas mentir, je retrouve ma mise et parfois même plus. L’année dernière, elle a emporté le challenge Miss MacDo. L’équivalent de son poids en hamburger. Pas mal, non ? Mais c’est frustrant. Ma misère, c’est de vivre en France. Si on était en Amérique, ma fille pourrait mener une vraie carrière.

Elle secoue ses magazines Bambins et diadèmes.

Là-bas, on peut aller jusqu’au bout de nos rêves. Mais en attendant, je fais quoi, pour le concours de ce soir ?

 

Les flics longent les mobile-homes. Vélos rouillés, amas de planches pourries, saloperies diverses au milieu des mauvaises herbes. Ils interrogent les voisins les uns après les autres.

Un homme, la quarantaine bien entamée, répare le coffre de sa bouteille de gaz.

La petite ? Elle attire les gamins du village comme le miel les mouches. Ils sont comme ça, les jeunes, obsédés par notre petite princesse. Vous me direz, c’est de leur âge, faut bien qu’ils se débourrent. Le problème, c’est qu’ils en profitent pour casser nos affaires. Mon coffre, par exemple. Ils s’amusent à arracher le couvercle. Ils font des descentes dans le camping, taguent les mobile homes, caillassent les vitres, arrachent les tuyaux des bouteilles de gaz. Incroyable qu’ils n’aient rien fait exploser. Je leur gueule dessus mais ils s’enfuient, capuche rabattue. Impossible de les reconnaître, les racailles, mais j’ai ma petite idée. On est trop tolérant avec ces gens-là. Vous ne faîtes rien pour les petits blancs comme nous.

Une femme, sur le pas de sa porte, son bébé dans les bras, se redresse en voyant les flics arriver, met en avant sa poitrine. Le prestige de l’uniforme. Elle a beau être paumée, elle n’en reste pas moins femelle. Et elle en a, des choses à dire, sur la mère de Bambi qu’elle surnomme la baleine.

« Elle entraîne sa fille à faire de la pole dance devant la caravane. Vous ne connaissez pas ? Des figures artistiques autour d’une barre verticale, en l’occurrence une vieille barre en fer plantée dans des pneus remplis de sable. Et je t’habille la gamine en bikini de patineuse, bleu à paillettes, et je te lui mets la tête en bas, ses petites cuisses de poulette enroulées autour de la barre, sa peau zébrée de rouille, et je te l’oblige à saluer, un coude et une cuisse à la barre, une main tendue, doigt pointé en direction d’un jury imaginaire. Hier, la mère a voulu faire une démonstration. Elle s’est retrouvée sur le dos, échouée comme une baleine. Incapable de se relever. Comme elle riait la gamine! Des larmes coulaient de ses yeux pendant que la mère gueulait à l’aide !

Et ce n’est pas tout. Des petits morveux du village cachés derrière la haie épiaient Bambi. Ils sont sortis de leur cachette et ont commencé à tourner en gesticulant autour de la baleine, comme des indiens autour d’un totem. La petite est partie avec eux. Ils lui donnent des bonbons qui laissent une couleur sur la langue ou, et c’est ce qu’elle préfère, des éclats de verre polis par l’océan, des bijoux de pacotille trouvés dans les vide-greniers.

Enfin, quand je dis qu’ils lui donnent, c’est en réalité une contrepartie. Elle fait le bonheur des gamins, la petite.

Heureusement notre grand nigaud est venu les disperser, comme des pigeons, à coups de pied. Faut pas croire, on est solidaire, entre nous. »

 

Elle parle de l’homme qui a voulu glisser un billet dans la jarretière de Bambi. Un simple d’esprit qui vit avec sa mère. Je montre aux flics où il habite. Il nettoie les voitures, tond les pelouses. La mère dit fièrement qu’il est auto-entrepreneur, son fils. Quand elle a bu un coup, elle raconte qu’il a failli s’étrangler avec le cordon ombilical, à la naissance. C’était moins une, rigole-t-elle. Il s’en est bien tiré.

Un flic fait le tour du mobile-home. Il voit l’homme recroquevillé dans son lit, serrant un sac en plastique du supermarché.

La mère accuse la baleine. Femme de mauvaise vie. Un monstre. Et les opérations de chirurgie esthétique. Quand elle réussit à mettre un peu d’argent de côté, elle trouve quelqu’un pour l’emmener en Belgique. Là-bas, elle connaît des cliniques peu regardantes. Elle est tellement heureuse de ressembler un peu plus à Bambi grâce aux injections.

Le grand nigaud arrive, réveillé par le bruit, ou peut-être ne dormait-il pas. Il se frotte les yeux de ses poings, comme un enfant chassant le sable du sommeil.

Tu connais Bambi ? demandent les flics.

Un sourire éclaire son visage. Il serre son sac contre lui.

Qu’est-ce que tu tiens dans tes bras ?

Il se détourne mais les flics lui arrachent le sac des mains.

À l’intérieur, un petit haut étoilé, le costume de danseuse, des souliers compensés taille 34.

Ça vient d’où, ça ?

À moi. À moi.

Les flics le bousculent, le menottent, l’embarquent sous les cris de la mère hurlant à l’injustice. On les traite ainsi parce qu’ils sont les pauvres des pauvres. Il ne lui a jamais fait de mal, à la gamine. Il la protège, au contraire.

Un vrai sauveur, celui-là, ironisent les flics. Tu nous en diras plus, à la caserne.

 

Je rentre enfin chez moi, la tête encore pleine de toute la misère rencontrée, des portraits de ceux qu’on appelle les cas soc’.

Ce qui les soude c’est le déclassement, ce qui les agrège, c’est le ressentiment envers le monde extérieur. On a pris leur place, on les a éjectés de la société. Ils atterrissent dans le ghetto en plastique, et tous prétendent la même chose : ce n’est pas de leur faute, ils n’ont pas eu de chance dans la vie, il y a toujours quelqu’un qui leur a fait du tort. Mais ensemble, disent-ils, ils forment une famille.

Une famille… pauvre Bambi.

Dans la cuisine, je prépare un plateau-repas. Du Coca. Des chips. Une assiette de bonbons qui colorent la langue. Je monte l’escalier et frappe doucement à la porte de la chambre. Je tourne la clé dans la serrure.

Je dépose le plateau à côté de Bambi, assise sur le lit. Ses yeux s’illuminent. Elle se jette dans mes bras. Autour de nous, des consoles de jeux vidéo, des poupées, tous les jeux qu’elle n’a pas dans le mobile home.

Dès ma première visite chez la baleine, la gamine m’avait envoûté et le plan s’est doucement échafaudé. L’enlever. La soustraire aux cas soc’. Lui offrir une vie digne de ce nom.

C’est bientôt fini, lui dis-je, on va partir tous les deux, loin d’ici, du camping, loin de tout ce qu’ils te font subir. Ta maman n’a pas le droit de te traiter comme ça. Elle ne peut pas s’occuper de toi pour l’instant. Tu sais qu’elle vend tes vêtements au gros nigaud ?

Il les lèche, c’est dégoûtant.

Bambi ?

Elle reconnaît le ton implorant de ma voix.

Oui, soupire-t-elle. Je vais mettre ma tenue de travail, comme dit Maman.

Le bikini bleu à paillettes, la jarretière, le gloss. Elle déploie ses longues pattes de faon. Elle marche comme une princesse des podiums, le regard pointé vers un horizon lointain. Automate, elle avance et provoque la mécanique du désir. Elle l’a fait tellement souvent, lors de ses concours de miss, pour les hommes du camping, ou devant les garçons du village en échange d’une sucrerie.

Moi, la gorge sèche, fasciné.

Elle se retourne et m’adresse un clin d’œil. Elle termine sa parade en s’emparant de ma main. S’incline devant moi, le visage las, les yeux cernés, épuisée.

Je l’embrasse. Ses cheveux sentent le shampoing aux fruits.

La petite princesse dans les bras du sauveur. Un moment parfait.

 

 


L’auteur

Gwenaël Bulteau, après une enfance dans une ferme proche de Nantes,  suit des études de lettres et devient professeur des écoles. Il enseigne aujourd’hui en Vendée. Depuis toujours grand lecteur, il écrit régulièrement et participe à des concours de nouvelles. Quelques-uns de ses textes ont déjà été remarqués : en 2015, Les planches claquent obtient le  1er prix du Concours de nouvelles policières de Bessancourt et Boustan, publié ensuite dans la revue  Poésie Première (n° 64)  a été  primé au concours de nouvelles littéraires Védrarias.

 

 

 

 

 

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