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Découvrez la nouvelle d’Olivier Roux

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Nous vous proposons de découvrir cette semaine Seules les femmes saignent d’Olivier Roux, 1er ex-aequo du Prix de la nouvelle Thierry Jonquet.

olivier RouxOlivier Roux
Né dans les Bouches-du-Rhône en 1972, Olivier Roux après des études de droit à Avignon, Grenoble et Aix-en-Provence travaille à Marseille dans le milieu du redressement judiciaire des entreprises puis à Aix dans la gestion immobilière. Bien qu’il y rencontre beaucoup de gens très drôles il préfère cesser ses activités professionnelles pour s’occuper de ses trois filles et s’essayer à l’écriture. Grand lecteur de romans noirs, BD et livres « jeunesse », il participe à quelques concours de nouvelles, et est particulièrement remarqué à  celui de Toulouse Polar du Sud (3ème prix en 2012 / 1er prix en 2014) et à celui du festival Noir sur la ville de Lamballe (lauréat 2012 et 2013), lequel lui vaut deux  publications de nouvelles en recueil collectif chez « Terre de Brume » (« Blonde(s) » aux côtés de Jean-Bernard Pouy,   et « Par la racine » aux côtés de Marc Villard.

***

Seules les femmes saignent.

« Un cavalier qui surgit hors de la nuit… »

– Il est fort, Zorro, hein Papa ?

Comment il fait, Don Diego ? Pourquoi il n’a pas peur ? Et pourquoi fallait-il que ma fille en soit devenue accro au point d’avoir voulu la collection complète des DVD pour son anniversaire ? Normalement ce sont les garçons qui s’identifient à Zorro. Depuis que j’étais rentré de mon dernier déplacement, elle les regardait en boucle dans le salon. J’attendais la fin des vacances de Pâques avec impatience.

« …court vers l’aventure au galop… »

– Est-ce que t’es plus fort que lui, Papa ?

Je ne l’avais pas vue venir, celle-là. Les gamins ont un don particulier pour balancer ouvertement les questions que les adultes se posent en sourdine. Ils doivent sentir nos moments de faiblesse et en profiter pour placer leur attaque. J’avais répondu quelque chose du genre :

–Bien sûr, ma fille. Je suis encore plus courageux que lui ! Je me bats tous les jours pour défendre les intérêts de mes clients. Et ma voiture noire est plus puissante que Tornado !
Cela avait fait sourire ma femme. Ma fille m’avait scruté d’un air bizarre puis avait ajouté que j’avais un beau costume mais qu’il me manquait une cape et un masque. Pour la cape, elle avait raison.

« Son nom, il le signe à la pointe de l’épée… »

Shwit, shwit shwit, De la Vega, se tenait face caméra, sourire Hollywoodien et fleuret à la main ; il semblait me narguer.
Je me souviens avoir baissé les yeux vers mon irréversible embonpoint avec l’appréhension d’y découvrir un énorme Z.
La dernière fois que j’avais vu un épisode de cette série, je devais avoir huit ou neuf ans. Depuis, j’avais grossi, j’avais une fille à qui je mentais en me faisant passer pour un héros, je trompais régulièrement sa mère et j’attendais avec excitation mon prochain déplacement à Paris. J’avais envie de le décoincer le zozo masqué : « Ah, Paname ! Pantruche ! C’est quand même aut’chose niveau donzelles. Y a du choix. Du local, de l’exotique, du jeune, du tout c’qu’on veut, mon bon Zorro. Allez, file ses RTT à Bernardo et vient t’amuser un peu. Puis y a le métro aussi, tu verras on peut tomber sur des bons coups »… Comme cette nana que j’avais aperçue quelques jours auparavant.

Je l’avais remarquée sur le quai, à Château Rouge. Je m’étais rapproché d’elle pour monter dans la rame par la même porte. Je cherchais à croiser son regard, juste comme ça, pour voir si j’allais arriver à lui soutirer un sourire. Un challenge, j’adore ça la compétition. Et puis j’aurais pu engager la conversation. Parfois ça marche. Elle avait quoi ? Vingt-cinq ans, peut-être ? Un tatouage dans le cou, une petite fleur. Des cheveux jusqu’à la taille, noirs. Ce jour-là, elle portait une mini-jupe. Vraiment courte. Se balader comme ça dans le métro, forcément ça attire l’œil. Ce n’est pas très malin. C’est même un peu provocant. D’ailleurs je n’étais pas le seul à la regarder.

Je ne dis pas qu’elle l’a cherché, mais bon, quand le gars nous a presque tous bousculé en gueulant pour aller s’assoir à côté d’elle, elle n’a pas bougé. Elle aurait pu se lever et se mettre près des portes. Il parlait fort. Il promettait de lui montrer ce que c’était un homme, un vrai. Il a passé un bras autour de ses épaules. Elle a essayé de se dégager. Il a ri et lui a bloqué les mains.

Je n’ai pas bougé. J’ai tourné la tête de l’autre côté, comme tout le monde, et j’ai mis les écouteurs de mon smartphone dans les oreilles. J’ai tapoté sur l’écran à la recherche de quelque chose de fort dans mon application « musique ». La réunion au siège de la boîte ne s’était pas trop bien passée. J’étais allé trainer dans Montmartre, puis je m’étais planté de ligne et m’étais retrouvé à Château Rouge. J’avais besoin de m’isoler. Dans mes favoris j’avais Knocking on heaven’s door de Dylan, revue par Guns N’ Roses. La version live du concert de Tokyo de 1992. J’avais vingt ans à l’époque. Plus de douze minutes avec en intro la reprise d’un morceau d’Alice Cooper dont j’ai oublié le titre. Je me suis dit qu’il faudrait que je cherche sur Internet. Il me restait trois stations avant de descendre. Lorsque je suis sorti le groupe terminait le concert et remerciait ses fans. J’ai entendu crier. Je n’ai pas cherché à savoir si c’était le public en délire ou un appel à l’aide. Les guitares électriques et la voix d’Axl Rose résonnaient encore dans mon cerveau. Knock, knock, knocking… Faut dire que le gars était costaud.

Le lendemain, les journaux nous apprenaient qu’une jeune femme avait été violée dans une rue en plein après-midi, par un homme qui l’avait agressée quelques minutes avant dans le métro, sur la ligne 4. Il l’avait entraînée de force avec lui sans que personne n’intervienne. On a eu droit au défilé des psychologues prêt à offrir gracieusement leurs analyses péremptoires auprès des journalistes. C’est à la mode ça, de sortir un expert du placard dès qu’il se passe le moindre truc. Il parait qu’il aurait suffit de parler au détraqué, ou de téléphoner à la police, d’après eux.

Téléphoner ! C’est devenu si simple, si anodin de téléphoner de n’importe où pour n’importe quoi que je n’y ai même pas pensé. Et puis il y avait des jeunes aussi, ils auraient pu « twitter » l’événement ou filmer la scène pour permettre aux policiers de retrouver le coupable. Moi, je ne sais pas « twitter ». Je suis plutôt Facebook, je trouve que c’est plus humain comme réseau social. D’ailleurs il faut que je mette à jour mon statut. Je ne l’ai pas fait depuis mon dernier déplacement.

Il aurait suffi de lui parler. Tu parles ! Il avait l’air bien éméché le type. Il avait même une bouteille de vodka à la main. Puis il était probablement armé. Ce genre de bonhomme ça ne se balade pas sans avoir au minimum un couteau dans la poche. J’ai une famille, moi. C’est mon devoir de ne pas me mettre en péril pour continuer à assurer leur existence.

Voilà, j’ai trouvé, c’est pour ça qu’il n’a pas peur Zorro. Pas de famille, pas de femme, pas d’enfant, pas de patron, pas de réunion, pas de train… Ouais, facile de jouer les héros dans ces conditions !
Et puis moi, je ne suis pas Parisien, alors leurs histoires, ça ne me concerne pas. J’étais là pour le boulot, je n’avais pas trop le temps de m’impliquer dans ce truc-là. Il y avait d’autres personnes à bord. Et sûrement des retraités ou des chômeurs à qui ça n’aurait pas perturbé la journée de s’interposer et de perdre du temps à déposer leur témoignage auprès des flics. Moi, je n’avais pas le temps, j’avais un train à prendre.

Les Parisiens auraient pu intervenir, eux. C’est leur métro, ce n’est pas le mien. Ils auraient pu tirer le signal d’alarme. Si je l’avais fait, je me serai inévitablement fait traiter de provincial, les gens m’en auraient voulu de leur faire perdre du temps alors qu’avec la vidéo surveillance, les agents de sécurité allaient certainement arriver au prochain arrêt. Non, je crois vraiment que ce n’était pas à moi de donner l’alerte.

Il y avait des femmes aussi. C’est parfois plus opportun que ce soit elles qui agissent dans ce genre de chose. Ça permet d’apaiser la situation. À mon avis, un déséquilibré est plus disposé à écouter une femme plutôt qu’un homme. Il se sentira moins en danger. Un journaliste, qui se demandait pourquoi personne n’avait défendu la victime, a ressorti les images de cette Anglaise, épouse et mère, qui avait apostrophé les deux meurtriers d’un jeune soldat en plein centre de Londres. Elle leur avait parlé en attendant l’arrivée de la police afin qu’ils ne s’en prennent pas aux autres passants présents dans la rue.
L’action d’un homme n’aurait certainement pas eu le même effet. Je pense que cela aurait fait dégénérer la situation.

C’était il y a un mois. À peu près. Je n’arrive pas à l’oublier.

L’école a repris. Zorro a débarrassé le plancher et je suis presque arrivé à me persuader que j’ai bien fait de ne pas me mêler de cette affaire. Et ce matin, cette fille….Elle est à nouveau là. Dans la même rame. Je ne l’ai pas reconnue de suite. Son regard a changé. Tout a changé, d’ailleurs. Si son foulard n’avait pas glissé quand elle a levé le bras pour attraper une poignée, je n’aurais pas vu la petite rose tatouée sur sa nuque.
Elle porte un jeans noir, des Doc Martens et une sorte de long manteau sans manche, noir lui aussi. Pas de robe courte. Dommage.
Elle se tient debout, près des portes, comme prête à s’enfuir.
Maintenant j’ai un prétexte pour l’aborder. Je pourrais lui proposer de lui offrir un café pour m’excuser de ne pas être intervenu l’autre jour. Qu’est-ce que je risque ? Je vais lui expliquer que je pensais que c’était une dispute conjugale, que je n’avais pas pris la mesure de l’incident. On voit tellement de choses de nos jours. Et puis mon train de retour n’est que demain en fin de matinée. Peut-être qu’elle acceptera une invitation pour ce soir ? Ça nous laissera du temps pour faire connaissance. Je l’aborderai lorsqu’elle descendra.

– Mademoiselle, s’il vous plait ! Excusez-moi, je voulais vous dire… enfin, c’est un peu ridicule mais euh, je voulais vous dire que j’étais là le mois dernier quand on vous a un peu… importuné dans le métro. Vous-vous souvenez ? Si je peux faire quelque chose pour vous… je peux vous offrir un café ?

Elle a des cernes violets autour des paupières. Je pensais que c’était du maquillage.
J’entends à peine la détonation. Elle serre la crosse d’un petit revolver ou d’un pistolet ; je ne sais pas faire la différence. Elle a tiré, sans détourner les yeux des miens. Dans le gras de mon ventre. À la différence de l’épée qui effleure le gros Garcia sans jamais lui faire trop de mal, la balle vient de traverser ma veste et ma chemise.

– Connard, si tu voulais faire quelque chose pour moi, il fallait le faire l’autre jour. T’as un mois de retard, Zorro ! Crève.

Je reste là, à me pisser dessus en réalisant ce qui est en train de m’arriver dans ce couloir de métro où bourdonne une foule d’êtres pressés qui vont à leur réunion ou qui courent pour attraper un train. La plupart d’entre eux portent de véritables casques audio sur les oreilles, d’autres ont des écouteurs plus discrets. Personne ne semble avoir entendu le coup de feu. Pourtant, il me semble que ça fait du bruit un flingue. Putain, personne ne va appeler du secours. Il suffit de passer un coup de fil, merde ! Ce n’est pas compliqué.

Je recule. Les mains sur la plaie pour essayer de colmater la fuite. Je sens le mur dans mon dos et glisse le long d’une affiche publicitaire jusqu’à me retrouver assis par terre. Ma vision se trouble. Je devine quelqu’un qui s’approche. Enfin. Il me jette une pièce de monnaie sans me voir. J’essaie de crier mais je n’y arrive pas. J’ai le souffle coupé, les entrailles en feu. J’ai du sang dans la bouche.

Du sang ! Je me rappelle maintenant. L’intro de Knocking on heaven’s door au concert de Tokyo. Le solo du guitariste. C’est une reprise de Only Women bleed d’Alice Cooper. Seules les femmes saignent. Pas besoin de chercher sur Internet. Les paroles m’arrivent en vrac, c’est un peu lointain, mais je les entends. Elles m’enveloppent :

Man got his woman to take his seed
He got the power, oh
She got the need (…)
She cries alone at night too often…

– A vot’ bon cœur, M’sieurs, Dames, Zorro se meurt.

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