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Découvrez la nouvelle d’Emmanuelle Vanstals

1 commentaire

Nous terminons la publication des nouvelles lauréates du prix Thierry Jonquet 2014 par  Celle qui attend d’Emmanuelle Vanstals, 1ère ex-aequo du Prix.

Emmanuelle VanstallsEmmanuelle Vanstals
Emmanuelle Vanstals est née en Belgique il y a 28 ans. Devenue luthière, elle emménage en France pour travailler dans un atelier toulousain. Lectrice invétérée depuis toujours, passionnée de JC Somoza, Stefan Zweig, ou Pierre Bordage, elle écrit des nouvelles, poèmes, et autres textes depuis l’adolescence mais n’avait fait qu’une seule tentative de concours, pour « La Fureur de Lire » en Belgique, il y a dix ans, avant de découvrir cette année le concours organisé par Toulouse Polars du sud. Elle n’a aucune publication à son actif à ce jour, mais peut-être un jour bientôt, qui sait ?

***

Celle qui attend

La première :
Aujourd’hui je serai là ; mais viendras-tu au rendez-vous ?
Je l’espère sans oser trop y croire. J’ai déjà été suffisamment déçue pour ne pas m’attendre à un miracle soudain.

Je m’enivre de cette odeur de sous-bois, de champignons fraîchement sortis, de feuilles craquantes qui se décomposent au soleil.
J’aime marcher sur ces camaïeux de jaunes, d’ocres, de rouges ; j’aime les entendre se frotter à mes pas.
Je ne me lasse jamais de cette liberté ; de cette impression d’être la seule à profiter de tout ce qui m’entoure; du bonheur simple d’être là, en cet instant que je pourrais prolonger à l’infini. Mais je choisis de ne pas m’arrêter ; d’aller jusqu’au bout de l’aventure, de me confronter à l’inconnu, moi qui n’ose rien.

La ballade se prolonge ; l’endroit n’est plus loin. Je peux presque entendre le bruit de la rivière. De la mousse verte et douce qui s’enfonce sous mes pas. Quelques rochers dans un coin de clairière. Le granit encore humide sous mes doigts. Le lichen s’en est rendu maître, et en a fait son territoire.
Me voilà. Prête pour un nouveau départ.
Alors commence la longue attente, teintée de rêve et d’espoir.

À l’ombre des arbres la fraicheur se fait ressentir et m’enveloppe petit à petit.
Comme un début d’inquiétude. Va-t-il seulement venir ?
Puis d’un seul coup, c’est la rencontre. Très différente de celle qui fut promise. Une rencontre qui va tout transformer, tout démolir, tout bouleverser. Pas le temps de penser, de regretter d’être venue, ou encore de m’enfuir.
Dès le premier instant je suis prisonnière de ce regard, et de tout mon être je sens, je sais, que je ne pourrai plus jamais en être libre.
Je n’ai pas la force de lutter. Je ne fais pas le poids face à un tel abîme, et je m’y laisse sombrer lentement. C’est tellement plus simple d’accepter de se perdre.

Tout autour est la forêt de ronces, qui s’épaissit de jour en jour.
Je suis une belle au bois dormant, étendue sur son lit de feuilles mortes.
Des semaines plus tard, j’attends toujours.
Pas de prince pour briser le cauchemar ; mais seulement celui qui trouvera mon corps.

Une autre :
C’est le soir. Un soir comme tous les autres, ou presque. J’ai rendez-vous !
Peut-être que la chance est en train de tourner. En tout cas c’est inespéré et je compte bien en profiter jusqu’à la dernière miette.
Je ne connais pas l’endroit où l’on doit se rejoindre, mais je devrais pouvoir le trouver facilement. Du moins je le pense. C’est vrai qu’une fois la nuit tombée tout se ressemble, et que le ciel est plutôt couvert.
J’accélère le pas. Je ne voudrais pas être en retard. Je m’en voudrais d’avoir raté le moment qui sera peut-être le plus important de ma vie.
Ouf. J’y suis, et même avec un peu d’avance.

La ruelle était plus sombre que je ne l’aurais cru. Je ne voyais personne aux alentours. Et pourtant si ! La silhouette de mon rendez-vous s’est dessinée peu à peu. Malgré la tiédeur ambiante mes bras se sont couverts de chair de poule. J’ai senti comme un frisson me parcourir, et mon cœur battre plus vite, tellement vite. Je sentais que cet instant allait me transformer à jamais. Et déjà je me sentais différente de celle qui avait parcouru le chemin jusqu’ici. Puis j’ai croisé son regard et j’ai perdu mon sourire. Avant de perdre tout le reste…

En silence, les yeux fermés j’attends. Couchée dans la ruelle sombre.
D’une certaine façon j’avais bien deviné. Je ne suis plus tout à fait la même.
Depuis cette dernière rencontre, j’attends.
La gorge fendue comme un deuxième sourire.
J’attends le soleil qui va bientôt se lever. Sans moi.

Celui qui a cessé d’attendre :
Un mois déjà qu’elle aurait dû rentrer. Un mois que je suis revenu. On avait rendez-vous ici pourtant. Elle avait promis d’y être. Elle avait promis de m’attendre pendant tout ce temps. Elle ne peut pas avoir simplement oublié. Pas après tout ce qu’on a vécu ensemble; pas après tout ce qu’on a traversé.
C’était juste un mensonge. Je l’ai bien compris maintenant. Elle avait déjà dû prévoir de partir, et c’était l’occasion ou jamais d’en profiter puisque j’étais absent. C’est sûrement même elle qui m’avait trahi, puisque je lui faisais entièrement confiance et que je lui avais tout dit. Et voilà comment je suis récompensé. Pour une fois que je m’étais mis à nu, entièrement dévoilé, y compris mes recoins les plus sombres. Mais non. Cela n’aura servi à rien. Elle en aura séduit un autre, et il l’aura emmené au loin. Elle pouvait se montrer très convaincante quand elle le voulait.  La preuve, c’est que longtemps je l’ai crue moi aussi.
Une véritable actrice, comme toutes les autres, mais bien meilleure que n’importe laquelle d’entre elles. Sinon je l’aurais démasquée dès les premiers jours comme à mon habitude ; mais pour une fois j’avais baissé ma garde, et je me suis laissé aveugler comme le dernier des imbéciles.
Je ne supporte pas qu’on se joue de moi. Je supporte encore moins qu’une femme me prenne pour un con ; alors que ce soit cette femme là qui me prenne pour un con m’a vraiment mis en colère, et je ne peux pas empêcher cette colère de grandir. Je la garde bien au fond de moi, et je la nourris à chaque instant pour qu’elle grandisse encore. Elle me réchauffe et me brûle de l’intérieur. Elle me donnera la force qui me manque pour accomplir ce qui doit être fait.

Moi aussi je suis capable de convaincre. Moi aussi je sais très bien mentir. Quoi qu’il m’en coûte je la retrouverai. Elle, et toutes les autres. Toutes celles qui lui ressemblent. Celles qui séduisent, celles qui rêvent qu’on les emmène au loin,  celles qui font tout pour l’obtenir, quitte à mentir si cela s’avère nécessaire. Elles viendront, cette fois, au rendez-vous, et je les emmènerai si loin, qu’elles ne pourront plus en revenir.

Celle qu’il attendait :
J’espère que tu me pardonneras. J’espère surtout que tu as cessé de m’attendre. J’espère que tu m’oublieras. Je n’étais pas au rendez-vous malgré ma promesse. Pourtant je ne t’ai jamais menti. Simplement tout ne s’est pas passé comme prévu.

Ce matin là, je me suis préparée comme pour la première fois.
Je m’étais levée tôt. J’ai pris mon temps. Je suis restée dans ma baignoire jusqu’à ce que l’eau soit froide et que la mousse ait entièrement disparu. Jusqu’à ce que ma peau fripée et rose paraisse comme neuve. Puis je me suis séchée, parfumée, habillée. J’avais passé des heures la veille à choisir ce que j’allais bien pouvoir porter. Il fallait que tout soit au mieux. Une fois habillée, coiffée, maquillée, je suis retournée dans la chambre pour vérifier le résultat dans le miroir en pied. Ce n’était pas parfait, mais c’était sobre, c’était moi, et je pensais que ça pourrait te plaire. Je n’ai pas osé manger. De toute façon je n’avais pas la tête à ça, et je n’aurais sans doute rien pu avaler vu le nœud que formait mon estomac.
J’ai vérifié une dernière fois que le traiteur ne s’était pas trompé dans ma commande, et j’ai rangé tous les plats dans un sac isotherme avant de le mettre dans le coffre de la voiture. Un dernier coup d’œil à la maison, mais tout était en ordre comme je l’avais prévu. J’ai pris ma veste, coupé le courant, fermé la porte à clé, et je me suis installée derrière le volant de la voiture. La route allait être longue.

Le volume de la radio que j’avais allumée avant de partir était suffisant pour couvrir le bruit du moteur, suffisant pour m’empêcher de trop penser à ce qui allait se passer plus tard. Je voulais juste m’abrutir dans le moment présent. Avaler les kilomètres de bitume au plus vite. Arriver en avance pour finir de tout préparer.
Il ne fallait surtout pas risquer de ne pas être là quand tu arriverais à ton tour. Je ne voulais pas te décevoir après tout ce temps. Je voulais me montrer à la hauteur de la femme que tu avais longtemps rêvée et dont tu me croyais l’incarnation. Ce rêve devenu réalité, je voulais continuer à te l’offrir chaque jour qu’il nous resterait à passer ensemble. C’était devenu ma raison d’être.
Quoi que cela me coûte -et cela me coûtait bien plus que tu ne pourras jamais l’imaginer- cela en valait la peine. J’en étais récompensée à chaque fois que ton regard me renvoyait mon image. Celle de la femme idéale que j’aurais pu être et que je ne serais jamais que dans tes yeux.
La circulation sur la route était plus dense que ce que j’avais planifié. Dès que je me suis retrouvée sur nos petites routes de montagne et que mon but commença à approcher je n’ai pas pu m’empêcher d’accélérer. Je connaissais le chemin. Je connaissais chaque virage qu’il y avait entre moi et notre rendez-vous. Je connaissais chaque portion de route,  je te le jure, mais je me suis fait surprendre.
La hâte d’arriver, la vitesse, la fatigue… J’ai vu trop tard le camion qui venait en sens inverse. J’ai entendu le klaxon par dessus la radio. Mon coup de frein. Le bruit infernal de la tôle qui heurte la barrière et se transforme en accordéon sous le choc. J’ai senti la ceinture me rentrer dans les côtes, ma tête rebondir entre l’airbag et l’appuie-tête, mes jambes se faire broyer par les pédales ; puis la voiture est retombée, ou plutôt elle s’est mise à dévaler la pente raide en faisant des tonneaux, mais je n’en étais déjà plus consciente. Les arbres ont freiné la chute, mais ils n’ont pas pu empêcher le moteur d’exploser avant de prendre feu. Je n’ai jamais repris conscience. Les flammes n’ont pas laissé grand-chose. La voiture n’était pas à mon nom. Depuis que tu avais été pris, je t’avais promis d’être prudente et de ne laisser aucune trace de mon passage. Un accident de la route comme il en arrive tous les jours. Quelques lignes seulement en quatrième page d’un journal local. Tu ne pourras jamais savoir que c’était moi. Je voulais tellement te serrer dans mes bras à nouveau. J’ai voulu aller trop vite, et maintenant il est trop tard. Trop tard pour revenir en arrière. Trop tard pour changer le cours des choses. Trop tard pour regretter.

Tu vois, je n’ai pas pu être là au rendez-vous. On se l’était promis. Je te l’avais promis. Je ne t’ai pas menti, simplement j’ai eu un imprévu, un accident. La voiture a entièrement brûlé ; j’étais toujours inconsciente ; j’ai brûlé moi aussi.

J’ai déjà un mois de retard pour notre rendez-vous. M’attends-tu toujours ?

  1. Frédéric says:

    Le texte est original et bien écrit, mais je ne vois pas trop de rapport avec le polar…
    Etait le sujet ? Dommage que ce ne soit pas rappelé.

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