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Découvrez la nouvelle de Monique Coudert

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Nous vous proposons de découvrir cette semaine la nouvelle de Monique Coudert, arrivée deuxième au Prix de la nouvelle Thierry Jonquet 2015.

 

Les dieux assassins…

J’ai des envies de prairies. D’herbe où marcher pieds nus. De sable pour qu’il colle à mes jambes. J’ai besoin de flaques tièdes pour me rincer après les bains de limon. Je veux y laisser l’empreinte de mon corps. Je veux voir si j’ai grandi depuis le temps heureux où je jouais dans l’atelier de mon père avec la glaise. Quand il n’en avait plus, mon père me conduisait dans les marais. Nous joignions alors nos deux mains, la sienne grande et la mienne petite, pour chercher la terre grasse à modeler ou pour remonter les nasses d’écrevisses. Nous regardions la mer, ensemble. Sa silhouette si grande et la mienne si petite, le corps arqué contre le vent, pour guetter les navires. Il me portait sur ses épaules jusqu’au port. Il buvait avec les marins le kykéon, ce mélange de gruau d’orge et d’eau de menthe qui laisse longtemps un goût de bonheur dans la bouche. J’entendais des accents étranges, des roulements de consonnes, des mots inconnus et ces trésors entraînaient mes rêves dans des contrées étrangères. Il me posait endormie sur le sol de galets. Il me couvrait les jambes de mon chiton. Je me réveillais sur sa couche. Je contemplais la statue qu’il était en train de sculpter. Je riais de bonheur.

Mais quelquefois il me boudait. Je savais bien que des affaires étranges et graves le maintenaient loin de moi. Je guettais pendant des heures le bruit de son pas sur les dalles. Les femmes se taisaient à son approche et moi, j’exultais ! Je le regardais boire l’hydromel dans le cratère que je lui tendais. Il m’embrassait, me caressait distraitement et repartait sans m’emmener. Car étaient venues mes premières lunaisons. Si j’avais su ! J’aurais lavé moi-même le linge sans dire un mot. La vieille nourrice qui avait protégé mes vagabondages ne m’aurait pas regardée d’un air grave, elle n’aurait pas pris une éponge trempée dans l’eau de lavendin pour me laver et surtout elle n’aurait pas interdit de nouvelles errances.

Hélas ! J’avais désormais des devoirs envers mon père. Je n’étais plus une enfant. Je devais rester enfermée. Un oracle avait prédit à mon père qu’il serait décapité par un de ses descendants. Je ne devais donc pas enfanter. Je savais depuis toujours que je finirai enfermée dans la maison rouge au nord du village. C’est bien pour cela que j’avais tant apprécié mes promenades et la liberté qu’on me laissait, enfant. Hélas le temps avait passé trop vite. J’étais une femme maintenant.

Dès le lendemain de la grande nouvelle, les femmes me serrèrent contre elles en sanglotant. Ma nourrice hochait la tête et réglementait le ballet des adieux. Quand Phryné, la dernière concubine de mon père, m’eut aussi serrée dans ses bras, ma nourrice me prit par la main et m’emmena dans la maison dont j’avais vu si souvent luire le toit rouge au coucher du soleil. Des servantes marchaient en file silencieuse, chargées de linges, de draps, d’amphores.

Nous montâmes jusqu’à la salle carrée et vaste. Une échelle de bois menait encore plus haut, jusqu’à une petite terrasse qui dominait le monde. J’y grimpai toute seule, curieuse de voir la mer au loin. Quand je redescendis dans la salle carrée, il n’y avait plus personne. La porte était fermée à clef. Mes affaires étaient posées sur le sol. J’étais abandonnée. Je remontai sur la terrasse pour appeler au secours. Personne ne vint.

Et l’inexorable chemin des heures, des jours, des nuits s’abattit sur mon énergie. Chaque matin, de l’eau fraîche, des dattes apparaissaient à la fenêtre dans un panier monté jusqu’à moi par un système de poulie. Au début je boudais ces offrandes. Je voulais me laisser mourir. Un jour, n’en pouvant plus j’ai hurlé ma tristesse. Mais Phryné vint sous la tour et me cria :

« Ne fais pas tout ce tapage. Ne veux-tu pas accepter le sort que ton père a décidé ? Si tu es enfermée c’est qu’un oracle lui a prédit qu’il serait tué par la colère du ciel venant de ses descendants. Lui qui est juste, fort et célèbre, il n’a jamais offensé les dieux. Tu es sa seule fille. Le malheur ne pourra donc venir que de toi ! Si tu ne veux pas la mort de ton père, il faut te soumettre à cet enfermement. »

J’ai compris avec le temps qu’au centre de ce piège se cachait la jalousie de la belle courtisane. C’est elle qui avait tramé ce dessein pour m’éloigner de mon célèbre père. Que suis-je, moi, pour lutter ? Je me sens de plus en plus petite au sein du monde. Là-haut, il y a le ciel, doré le matin, noir le soir… mais immense et vide. Je ne sens même plus les limites de mon corps. La frontière de moi reste floue. Je suis pâle. Je suis décolorée. J’étais l’amour de mon père. Je suis maintenant l’ombre de l’amour de mon père. Je suis le souvenir de l’ombre de l’amour de mon père.

La nuit, dans la solitude de la maison rouge, je vois sur les murs des monstres géants aux regards de tonnerre. Je vois des combats, des tournois cruels, un bouclier magique aux éclats qui transpercent jusqu’à la pierre. J’entends des pleurs d’enfant. Je vois même voler un cheval. Je sens des odeurs de bois brûlé, de sacrifice, de sueur de chevaux et de lauriers. Je ne mange plus. Je ne pèse rien. Je ne saurais peser sur la vie de mon père.

Mais la colère me revient et je hurle comme une folle : « Appelez mon père ! Battez tous les tambours et qu’on les entende jusqu’à Athènes, soldats ! Que l’on me délivre de cette prison. Dites à mon père que je suis l’honneur de sa lignée. Jamais l’offense aux Dieux ne passera par moi. Soldats ! Resterez-vous du côté des bêtes, les noires, les cornues, celles qui font des haies de séparation entre le désir et la foi, entre le bien et le mal ? La honte serait sur vous. Je suis la fille de Praxitèle. C’est lui qui a sculpté le bel Apollon Sauroctone, ce tueur de lézard… Savez-vous pourquoi il est le seul à sculpter si bien le nu féminin ? Savez-vous pourquoi le visage de l’Aphrodite de Cnide  est si pur ? Mais c’est parce que c‘est moi qui ai posé pour lui, et non pas Phryné, comme elle le prétend ! »

Mais personne ne répond à mes hurlements. À force de crier dans le vent, je ne sais même plus qui je suis. Parfois, j’entends une voix familière. Mon père, on dirait. J’imagine que c’est mon père. L’oreille écoute, sait, reconnaît. Enfin elle fait semblant de reconnaître. Car cette supposition s’avère complètement fausse : il faut me rendre à l’évidence, c’est une voix inconnue. Un paysan, un berger ou un soldat qui passe. Mon père m’a abandonnée. Je le sais bien, mais je me raccroche à l’illusion que c’est lui, qu’il vient me délivrer et me serrer dans ses bras. Un petit espoir renaît, juste assez pour me faire retrouver la force de vivre encore un peu.

Pourtant, un matin, il y a quelque chose de plus fort que mon emprisonnement. Quelque chose de plus fort que moi. J’ai chaud. Tous les chiens alentour hurlent à la mort. Une épaisse fumée monte de la vallée. J’entends un roulement de tambour. Un cri de terre qui roule, un sifflement. Bruits étranges. Psalmodie sauvage. Je n’ai pas peur. Les dieux sont autour de moi. La nature se réveille. Et tant pis si je suis dissoute dans la grande lumière géante… Je ne suis plus seule. Je me sens comme un coquillage abandonné sur la plage, le grondement de la mer enfermé à l’intérieur de moi…

Le volcan se réveille. Les soldats ont fui. Les feux de camps rougeoient encore. Les dieux sont venus sous forme de pluie d’étoiles rouges qui crépitent à l‘horizon. C’est un foyer de flammes purifiantes. Un bouquet de fleurs de feu jaillissantes. Elles viennent effacer les mauvaises intentions humaines. C’est Vulcain qui répond à ma douleur de femme. Il balaie tout sur son passage, jusqu’à la ville de mon père. Tant pis pour lui si le destin se fait cruel et qu’il efface son nom, son œuvre, et si sont détruites toutes ses statues de marbre blanc. Il s’est lui-même coupé de sa lignée.

Père, où es-tu ? Les bêtes grondent, les chiens hurlent mais l’absolu m’appelle. Je voudrais mettre un pied dans les braises et me fondre avec le feu de la grande forge. Je voudrais composer un être sublime, mi dieu et mi homme. Je voudrais le forger de mes propres mains, pour qu’il me sauve, pour qu’il me venge. Je voudrais fuir et reconstruire ailleurs une vie d’amour pour enfin te pardonner et reprendre enfin ton nom, le défendre et l’honorer. Mais je suis enfermée dans cette tour au milieu du fleuve de feu…Et tu ne viens pas me chercher.

L’injuste, le traître ! L’oracle avait tort. Je voudrais qu’il ait raison. L’éruption tonne et hurle sa fureur. Je regarde le spectacle terrible des coulées de lave entourant les premières maisons. Ma prison résiste. Le destin ne me vaincra pas.

Une odeur âcre, longtemps, balaie les champs et les plaines de l’île de Cos. La fumée dense cache le désastre. La ville est envahie par les coulées de lave. L’éruption du volcan a détruit les chemins, les maisons, jusqu’aux vaisseaux dans le port… mais Praxitèle a eu le temps de fuir avec toute sa suite. Il a rejoint Athènes. La tour a tenu bon, malgré le tremblement de terre. La petite va pouvoir quitter son abri. Elle va errer un long moment entre les ruines, pleurant et maudissant à la fois son père chéri. Mais tous ont fui ou péri dans l’effondrement de leur maison. Seul un apprenti sculpteur, parti à l’autre bout de l’île à la recherche d’une nouvelle mine de pierre, traversera sur le chemin du retour la ville sinistrée.

Il entend des pleurs et se dirige vers la tour rouge pour trouver, sanglotante mais indemne, la fille de son maître Praxitèle. Tous deux se réconfortent et joignent leurs solitudes. Ils consacrent leurs forces vives à sauver ce qui reste de l’œuvre de Praxitèle, le sculpteur le plus célèbre de l’antiquité. Au fil des années, le jeune apprenti grandit en force et en talent. Il sculpte à son tour de nombreux bustes dont le plus beau peut-être, à double visage, sera celui du père et de la fille, joints dos à dos, unis enfin pour les siècles des siècles. Ce buste est parvenu jusqu’à nous, si beau et si mystérieux qu’on l’a copié au fil des siècles et qu’une copie en trône encore au Musée des Antiques de Toulouse…

Le volcan s’est rendormi. Dans un dernier souffle, le vent agite les cendres puis les oublie. Les jeunes gens sculptent tous les deux. Les jeunes gens s’aiment. Cela pourrait se terminer ainsi car les gens heureux n’ont pas d’histoire… enfin, si, ils ont une histoire, celle d’un petit bébé qui tient bientôt sur ses jambes et galope à son tour dans le sable des marais.

Il se nomme Céphisodote, comme son arrière grand-père. Il grandit en sagesse et en beauté. Son père lui apprend le modelage dans l’argile. Sa mère lui enseigne le respect dû aux Dieux. Le jour de ses quinze ans, elle lui dit qui elle est vraiment, lui raconte sa véritable histoire, cette naissance que la cruauté de son grand-père Praxitèle aurait voulu rendre impossible. Secrètement le garçon décide qu’adulte, il cherchera son aïeul et vengera sa mère. Il le jure avec force devant le temple du dieu Eros à Thespies.

Mais à vingt ans, le sombre et fier jeune homme qu’il est devenu délaisse l’atelier de sculpteur pour s’entraîner aux jeux du stade d’Olympie. Il brille tant par ses exploits sportifs qu’il en oublie enfin son désir de vengeance…

Hélas, en lançant un disque d’airain, sa jambe trébuche sur une pierre, le disque, dévié de sa trajectoire, part en direction des spectateurs. L’objet meurtrier atterrit dans la foule et décapite un vieillard. La foule s’émeut car ce vieil homme avait été célèbre, c’était le grand sculpteur Praxitèle, la gloire de son temps.

Les dieux avaient armé la main de son petit-fils pour que l’oracle s’accomplisse…

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