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Découvrez la nouvelle de Michèle Pedinielli

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Nous vous proposons de découvrir cette semaine Celle que l’on ne voit pas de Michèle Pedinielli, 3e du Prix de la nouvelle Thierry Jonquet.

Michele-PedinielliMichèle Pedinielli, née à Nice il y a 47 ans d’un mélange corse et italien, est « montée à la capitale » pour devenir journaliste en presse écrite. Après quinze années de ce métier elle est passée à la conception éditoriale web.  Consultante en communication digitale elle forme des journalistes au web, tout en rédigeant encore quelques papiers, pour La Strada, par exemple, unique journal culturel (et gratuit) de Nice, une ville qu’elle a retrouvée aujourd’hui.

Pour vivre vraiment, elle s’immerge dans les livres, savourant ses trois polars par semaine, avec une vénération marquée pour les Américains.  De là à recevoir et présenter Craig Johnson ou R.J Ellory il n’y avait qu’un pas ou deux, franchis récemment avec la complicité d’un libraire niçois…  Autre audace récente : se piquer au jeu de l’écriture en apprenant que Toulouse Polars du Sud organisait un concours. Car si l’on excepte les griffonnages frénétiques de l’enfance et de l’adolescence, Celle que l’on ne voit pas, qui a obtenu le troisième prix 2015, est sa première fiction aboutie, et lue par d’autres yeux que ceux de ses proches.

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Celle que l’on ne voit pas

Je suis celle qu’il ne regarde jamais. Son regard est fixé sur les autres, dès leur entrée dans la salle. Dur et implacable. Sa chevelure bosselée et les volutes épaisses de sa barbe complètent son air terrible. Depuis le temps, je sais qu’il souhaiterait son front marmoréen. De ce marbre dont on a fait les plus belles statues. Mais il n’est que pierre, vulgaire granit. Nous n’étions pas destinés à un palais. Les visiteurs ne le savent pas et le contemplent, impressionnés, lorsqu’il les toise du haut de notre socle commun. Moi, je suis celle que l’on ne voit pas. Mon visage est lisse, fait de lignes simples, trop simples pour être remarquables. On passe rapidement devant moi, un coup d’œil à peine curieux sur mon nez droit, pour faire le tour et se camper devant la figure formidable du Roi de pierre, ainsi qu’ils l’ont surnommé. Il exulte, le vieux barbu, se délecte de ces hommages quotidiens. Je fixe mon regard dans la direction parfaitement opposée. J’aimerais pouvoir regarder le ciel, la course des nuages, le trait d’un oiseau à travers l’une des nombreuses fenêtres qui nous inondent de lumière. Mais je ne suis pas du bon côté. Je ne suis que l’autre face, orientée par défaut, et mon regard se pose où il peut.

Où il peut, c’est en face. Et en face, il y a Apollon, la nouvelle attraction du musée. Il est arrivé depuis peu. Ils l’ont amené dans sa caisse puis déballé sous mes yeux. Un corps entier —le seul dans cette salle des bustes, tous de vieux barbons—, incroyable, tendu dans un mouvement étrange car il brandit un arc d’une main et une lyre de l’autre. Il semble s’élancer, en équilibre sur la pointe d’un pied. Sa pierre est d’un rose tendre, presque blanc par endroits. Je connais ses yeux verts, faits de serpentine. On se presse autour de lui pour admirer le geste du sculpteur, la force du mouvement, la précision des détails. On pointe du doigt, on s’extasie, on prend des photos… Je sais qu’il pose malgré son immobilité. Un fat au sourire benêt, avec ses couilles minuscules, qui se prend pour David.

Lorsque la nuit tombe, le bellâtre se détend presque et attire mon attention de ses yeux clairs. On se parle, comme communiquent les statues, par des murmures de pierre. L’autre derrière n’entend rien. Le grand âge ou la vanité ? Je suis tentée de penser qu’en fait, il a vraiment un nombril et que celui-ci est si grand qu’il lui obstrue les oreilles. Non, c’est simplement la fatuité de celui qui pense régner sur un musée entier. Qui n’a pas pris connaissance du nouveau venu. Et que les souffles d’une femme de pierre ne sauraient troubler.

Apollon me regarde, lui. Toujours. Depuis le début, je tente de ne pas fixer ce ridicule appendice dont il semble pourtant si fier. Je préfère observer le grain de sa peau, si fine que l’on voit les veinules de la pierre. J’ai commencé à lui dire la beauté de ses cheveux, la souplesse de ses muscles (tu parles, pour une statue), l’eau pure de ses yeux… Ce qui est bien avec les dieux, c’est qu’ils n’apprennent rien malgré les siècles qui se succèdent. Et la flatterie les ramollit même lorsqu’ils se croient d’albâtre.

Alors, il dit que je suis belle, de cette beauté antique qu’il ne trouve plus aujourd’hui, qui s’est perdue et que notre sculpteur a réussi à fixer pour toujours. Selon les nuits, je lui rappelle Cyrène, Daphné ou bien Marpessa, il ne sait plus… Enfin une de ces femmes qu’il a bien connues à Delphes. Parfois, il me parle de Hyacinthe, de Leucate et du frère de Cassandre. Mes traits brouillent ses souvenirs amoureux. Mais en me regardant, il n’a pas une fois cité Hélène…

Je me suis vue fortuitement, pendant notre installation au musée, dans l’une des glaces de la salle. « Abimée » est ce qui m’est venu en premier à l’esprit, « quelconque », juste ensuite. Enfin si Apollon aime les beautés fanées… La nuit, pendant que l’autre dort, j’ai appris à bruire de désolation tout en gardant mon air hiératique. Si j’étais libre, si j’étais seule, si je pouvais me détacher, perdre ce poids qui rigidifie ma nuque, pèse à l’arrière de ma tête et m’immobilise loin de lui…

Les yeux d’Apollon passent alors du vert clair à celui du fond de la mer tapissé d’algues (je connais bien, c’est là qu’on nous avons passé plusieurs lustres avant d’être découverts). La colère et la souffrance, je crois. Un Apollon impuissant malgré sa lyre, son arc et sa réputation de dieu vengeur. Les nuits de colère se succèdent pour le magnifique dieu au petit zizi. Le jour, il se dresse en pleine lumière pour susciter l’admiration de tous. Lorsque l’obscurité nous enveloppe, je suis la seule, l’unique. Il ne voit que moi, il ne veut que moi. Son arc en tremblerait presque.

Le temps ne signifie rien pour nous. Bien sûr. Mais un jour, quelque chose change. Un nouveau conservateur a été nommé. Un jeune homme tout frais, tout fringant, avec de très jolis costumes. Je l’ai aperçu arpentant la salle en tous sens, suivi d’un aéropage de jeunes gens également fringants. Leur peau était lisse et leurs dents blanches.
Ce nouveau conservateur n’aimait pas l’idée de la conservation, de l’immuabilité. Le musée devait connaître de grands changements, entrer dans une nouvelle ère, se tourner enfin vers la modernité : on m’a donc tournée vers la fenêtre.

J’ai perdu Apollon de vue. J’y ai gagné un ciel magnifique, ensoleillé, dont le bleu n’était rayé que par les branches d’un olivier. La nuit, une voûte étoilée pour moi seule. Une espèce de douceur qui ressemble à la paix. Presque comme chez nous au milieu des îles de la Méditerranée.

Cette quiétude n’a pas duré longtemps. Le Roi de Pierre et l’Apollon du Capitole se sont rencontrés pour la première fois. J’ai senti une tension s’installer, comme un tiraillement qui est devenu rapidement douloureux. C’est étrange pour une statue de pouvoir décrire une sensation. Il faut croire que même le granit souffre.

Cette nuit-là, Apollon m’appelle doucement. Mais désormais, entre nous, le vieux barbu veille. Ses yeux gris, enfoncés dans ses orbites de pierre, refusent de se fermer. Pour la première fois depuis si longtemps j’entends sa voix. Son timbre rocailleux fait trembler notre socle. Il dit au dieu à la lyre des choses abominables, lui rappelle Coronis, celle qui l’a trompé et qu’il a assassinée d’une flèche, bien qu’elle fût enceinte de son fils Asclépios.  Daphné, qu’il a pourchassée sans relâche, exténuée, jusqu’à ce que son père l’ait changée en laurier pour qu’elle puisse lui échapper. Et Cassandre, pauvre prophétesse moquée par les Hommes après qu’il l’eût condamnée à ne jamais être prise au sérieux. Et puis il raille ses mœurs dissolues (Hélénos, Carnos, ses amants … Et Leucatas qui se jeta d’une falaise pour lui échapper), met en doute sa virilité. Je l’entends même rire (rire !) en disant qu’Apollon ne nous séparera jamais. Son rire est laid.

Lorsqu’il se tait, le silence devient épais. Je ne peux que fixer les étoiles, au delà des branches de l’olivier.

Alors, Apollon a crié mon nom. Une seule fois. Et puis un choc. Énorme. Titanesque, serais-je tentée de dire car c’est ainsi que j’imagine l’antique choc des Titans. Ne me demandez pas comment il a fait, je n’étais presque pas là, mais je suis sûre qu’il s’est jeté en avant avec sa lyre et son arc. Un bruit de tonnerre, répercuté entre les murs de la salle, de la pierre qui se fend, une autre qui éclate. De la poudre de stéatite, des éclats de granit… Et puis le bruissement des autres statues, réveillées en sursaut et aussitôt stupéfiées. J’ai du mal à comprendre leurs chuchotements, bientôt interrompus par les hurlements bien sonores, eux, du conservateur arrivé en courant sur les lieux, moins fringant au milieu de la nuit (je l’imagine seulement, bien sûr, puisque je tourne le dos à la scène du drame). Je le sens à genoux par terre, derrière moi, puis soudain, il entre dans mon champ de vision, me saisit le visage, qu’il caresse du bout de ses doigts. Mon nez droit, mes lèvres fines, mon menton comme un œuf parfait… « Toi, ça va, murmure-t-il ».

Il disparaît à nouveau. On s’agite à l’arrière. Un flash nous éclaire sporadiquement. « Ramassez chaque morceau, chaque éclat, faites le maximum ! ».

On nous saisit aussi délicatement que notre poids le permet et on nous emporte dans une chambre blanche. Au passage, j’aperçois Apollon. Le dieu ne doutait de rien. Ni de sa beauté, ni de sa force. Mais Apollon n’a jamais été au fait des techniques de sculpture et des matériaux employés. On a beau la baptiser pierre ollaire, cela n’en est pas moins de la pierre à savon. Une pierre tendre, idéale pour un sculpteur chichiteux à l’affût de précisions inutiles comme le velouté d’une joue ou l’arrondi d’une paire de couilles minuscules. Une pierre douce, rose et blanche à peine veinée, qui donnait l’illusion de la vie à un dieu d’une beauté irréelle. Contre le granit de nos têtes, Apollon s’est littéralement fracassé. Atomisé. Le sol est jonché d’éclats rose tendre, sur plusieurs mètres autour de nous. Je reconnais qu’il s’est donné à fond, le bellâtre. Éparpillé aux quatre coins de la salle, façon puzzle. Quelque part au milieu de ce désastre, deux petits morceaux de serpentine polie, verts comme le fond de la mer, fixent le plafond.

Dans la chambre blanche, on s’affaire autour de nous. Principalement autour de lui. Des lumières blanches, des instruments, des questionnements… Que s’est-il passé ? Comment a-t-il pu tomber ? La statue avait l’air équilibrée, l’axe semblait bon malgré ce mouvement en extension… Puis les lumières s’éteignent et nous sommes seuls.

Dans le silence retrouvé, un bruissement de pierre s’élève. Au début, je ne comprends pas. Ce ne sont pas des mots. Cela ressemble à un gémissement. Une plainte. Enfin, il me parle : «  Jana, il manque un morceau de mon visage, mes yeux…ne sont plus là, Jana, je ne vois plus. Jana…  ». Finalement Apollon a visé juste. Son arc ou sa lyre était d’un autre matériau que son corps, bien plus solide. Du marbre peut-être ? Ce serait drôle si le Roi de pierre avait été aveuglé par un bout de cette roche noble qu’il vénérait tant.

On nous a ramenés dans notre salle. D’Apollon, plus de traces, ils ont bien balayé. Je n’ai pas eu l’occasion de le remercier. Même d’un simple regard. Avec d’infinies précautions, car on sait maintenant que le granit se casse, on nous a remis sur notre socle. Les choses (je n’ose dire la vie) reprennent leur cours dans le musée. Avec une légère différence. Pour cacher la difformité de son visage, on a tourné Janus vers le mur.

À présent, c’est moi qui chaque jour regarde les visiteurs les yeux dans les yeux, qui les toise et les observe. C’est mon front lisse, mon nez droit et mon menton rond comme un œuf que l’on admire le jour. Et la nuit, bruissent derrière moi des questions de pierre : y avait-il des enfants ? Y avait-il du soleil ? M’ont-ils photographié ?

Aujourd’hui, je suis celle qui voit pour lui. Je suis Jana, la Reine de pierre. Je suis celle que l’on regarde enfin.

  1. beau …envie de le lire à vOix haute … ce texte est superbement attachant..

  2. Très beau texte et grand plaisir pour moi de découvrir cet auteur (presque italienne) !!!

  3. Beau texte, mais est-ce une nouvelle policière ?

  4. Belle écriture onirique. Vous nous tenez dans l’attente des deux autres nouvelles. Mais, nous aimons le suspense.

    Une belle année à tous ceux qui contribuent à la mise en oeuvre de ce concours. Qu’elle vous soit riche en joies, en découvertes, et en émotions porteuses de vie.

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