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Découvrez la nouvelle de Géry Payer

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Nous vous proposons de découvrir cette semaine la nouvelle de Géry Payer, lauréate du Prix de la nouvelle Thierry Jonquet 2015.

Restée de marbre

Depuis qu’une pelleteuse avait exhumé des vestiges gallo-romains nichés dans le piémont pyrénéen, l’effervescence gagnait tous les archéologues du Grand Sud-Ouest, de la simple étudiante que j’étais au mentor confirmé. Pourtant, tracer la route jusqu’à ce hameau du haut-Comminges devenu célèbre en un jour me coûtait beaucoup. Depuis une demi-heure, les murailles chaotiques de bois sombres et d’à-pics rocheux se succédaient les unes après les autres. Elles enlaçaient toujours un peu plus notre cortège de voitures, les obligeant à des virages et des larges contournements propices au mal de cœur. Mais ce n’était pas là l’origine de mon malaise. Le doyen avait réquisitionné les chercheurs en histoire antique, renommés ou non, pour se rendre sur place et inventorier le site. Une camaraderie de bon aloi avait alors contaminé l’armée des doctorants dont j’étais l’une des rares femmes. C’était cela qui me portait sur les nerfs. J’exécrais les simulacres de joie potache due à quelques pierres arrachées du limon. Ces fichus blocs de marbre éparpillés au petit bonheur retardaient la publication de ma thèse. J’avais tellement espéré la boucler avant l’été… Michel, mon directeur de thèse, me conduisait dans son Scénic ; l’ambiance entre nous était glaciale et je tournais délibérément la tête vers l’extérieur. La vitesse réduisait le sous-bois en coulées vertes infranchissables et me donnait le tournis. J’étais la seule passagère mais notre lien, ce lien de maître à disciple qui m’avait unie à Michel au début de mes recherches, s’était distendu. Un quart d’heure encore et notre trajet prit fin alors que le convoi s’enfonçait dans une cuvette de brume. Le crissement du frein à main serré à fond me tira de ma rêverie. De la Garonne voisine s’échappaient des nuées vaporeuses comme d’un creuset fantastique taillé par la main d’un dieu antique.

Au bord d’un terrain semé d’herbes et de chardons, des engins de chantier imposaient leurs masses par-dessus le brouillard. Le bras articulé de la pelleteuse était levé ; il attendait son heure tel un gibet monstrueux. Le lotissement en construction était suspendu pour deux mois seulement. À rebours de ce mauvais augure, tous s’exclamèrent devant les premières statues extraites du chantier de fouille. L’enthousiasme était sincère car le poids des siècles et des siècles imposait le respect. Posé sur un bloc de marbre aux veines grises trônait le joyau découvert la veille, une sculpture à deux faces. Je distinguai un satyre et un jeune homme glabre dont les visages ornaient deux côtés diamétralement opposés. La stèle demandait un examen approfondi : il pouvait s’agir tout aussi bien d’une femme que d’un éphèbe androgyne. Comme si elle s’éveillait de son séjour prolongé dans la terre, la face au satyre nous accueillit avec un sourire troublant. C’est devant elle que Michel me caressa le bras à l’abri des regards. Aucune équivoque n’était possible car son geste faisait écho à des propos subtilement licencieux prononcés durant le trajet.

Je m’attendais à voir mon bras se dessécher et partir en poussière, pour effacer intégralement ce qui n’avait pas lieu d’être, ce qui ne pouvait pas être. Obstinément, je gardai les yeux fixés sur Michel pour le cribler à son tour de cette honte qui m’étouffait sans que je sache pourquoi. Il passa outre et lança les opérations du jour avec nos collègues. Aucun trouble ne le trahit, même lorsqu’il m’attribua comme tâche de m’occuper de la stèle aux deux visages. Amère, je commençai à la nettoyer de toutes les scories terreuses et des lichens dont elle s’était parée. Michel bénéficiait d’une renommée avantageuse auprès de ses pairs et de ses élèves. Il y puisait un aplomb incommensurable dont je faisais désormais les frais. À défaut de bienveillance, nous nous étions tenus mutuellement en respect dans un pacte implicite de vague neutralité… jusqu’à ce jour. Un détail me revint en mémoire alors que je brossais méticuleusement les volutes de la barbe de marbre. Lorsque nous nous accordions une pause à la machine à café de la faculté après avoir relu mes travaux, Michel avait pour habitude de tordre le fin morceau de plastique qui servait à mélanger le sucre dans le gobelet. Son tic consistait à pressurer le plastique courbé en deux, le relâcher, puis le plier de nouveau et ainsi continuellement, jusqu’à le briser. Notre relation en était là désormais : cassée sous la pression d’un jeu malsain.

Aucune autre anicroche ne vint ternir cette belle matinée de fouille et d’inventaire. Je redonnais vie à mon Janus de marbre sous les rayons de soleil épargnés par les monts environnants. J’évitais désormais de croiser le regard de Michel, omniprésent sur le chantier. À mes côtés, le laboratoire d’archéologie tout entier s’activait entre les herbes et les fossés. Les chercheurs manœuvraient en silence, ils enlevaient des quintaux de sédiments par couches millimétrées. Chacun besognait, convaincu que la réussite collégiale méritait quelques désagréments individuels : les postures inconfortables pendant les heures de labeur et cette insistance oppressive tout autour d’eux d’une luxuriance de nature. Le repas de midi fut vite consommé. Michel orchestrait le pique-nique et racontait force anecdotes en qualité de maître des lieux. Il avait totalement investi l’endroit en quelques heures à peine. Moi seule connaissais donc son autre visage, sa deuxième face de satyre ?

D’un commun accord, les fouilles reprirent sitôt le café avalé. La fraîcheur incisive du matin s’était atténuée mais l’humidité persistait. Elle collait les vêtements à la peau en se mêlant aux sueurs des travaux. Nous étions début mai, au plus fort des poussées de sève. Les feuillages coupaient par intermittence la course du soleil. Vers six heures du soir, les sommets arrondis avaient avalé les derniers éclats de la lumière du jour. Quelques nimbes auréolèrent brièvement les estives avant de céder le pas à l’obscurité. Je frissonnai aux cris des vautours qui fusèrent au loin, signalant sûrement quelque charogne. Entre chien et loup, mes pensées vagabondaient. « Et si ces cris sortaient des gosiers de Ménades en furie qui revenaient du fond des vallées honorer leur dieu barbu ? Que diraient-elles devant ce satyre de Michel ? Le porteraient-elles en triomphe comme un Bacchus réincarné ou se jetteraient-elles sur lui pour le punir et le mettre en pièces ? » Mes collègues chercheurs couvraient les fouilles de bâches en plastique noir et rangeaient le matériel dans des malles en bois hors d’âge. Quelqu’un prononça mon nom assez fort pour que je redescende sur terre. Michel, bien sûr. En relevant la tête, je devinai à son sourire en coin qu’il m’observait depuis un moment. Il ne me convoitait que pour prouver son emprise sur ce qui lui revenait de plein droit. Parce qu’il me délivrait de mon ignorance, je lui appartenais au même titre que les ruines arrachées de la glaise. À présent, nous étions seuls : étudiants et professeurs s’étaient éloignés vers les voitures, cachés par une futaie bien opportune. Je faisais face à Michel. Des pattes d’oie prolongeaient la plissure de ses yeux, griffures qui renforçaient sa morgue de gardien du temple. Il me complimenta sur la qualité de mon travail et ma persévérance.

– Ne laisse pas ton orgueil gâcher cette occasion. Tu le regretteras forcément un jour.

– Pardon ?

– Réfléchis bien et pense un peu à toi. Laisse tes principes de côté, pour une fois. Je te ramène et tu viens chez moi ce soir travailler sur ta thèse.

– Je ne crois pas que…

– Avec moi, ta soutenance sera une formalité. Tu auras ta nomination l’année prochaine.

Sa main glissa sur ma nuque avant que je ne prenne conscience qu’il s’était autant rapproché. Sa caresse me paralysa alors que je ne pensais qu’à fuir. Aussitôt, une vague de frissons ondula dans mes bras comme des vipères coulant dans mes veines.

– Sinon, dis adieu à ton travail et ton avenir. Je connais tous ceux qui comptent à l’université, ici et à l’étranger.

Ces mots susurrés dans mon cou résonnèrent dans ma tête au fil des secondes comme un écho démoniaque. « Adieu, adieu, adieu… »

– Non !

Je me tournai vers Michel pour le repousser de toutes mes forces. C’était un geste sans calcul, juste le déni de l’agneau devant l’abattoir. Je me suis lancée en avant, les bras tendus loin devant moi pour me protéger du bourreau. Un réflexe de survie, rien de plus, mais le choc en retour me coupa le souffle. Un craquement résonna en écho : malgré la moiteur, de l’orage qui s’annonçait ? Les yeux écarquillés, je restai ahurie devant un tableau sordide : Michel gisait par terre, étalé de tout son long au pied de la statue bicéphale. Seuls quelques mots s’échappaient de sa barbe, une psalmodie sourde marmonnée comme une prière. Il avait heurté le bloc de marbre en tombant sous ma charge : une plaie à la tête laissait couler un sang épais. J’observai, languide, les taches de la poix carmin qui avait giclé parmi les herbes foulées. Juste au-dessus de Michel, le satyre me regardait en se délectant du spectacle.

Oh bien sûr, j’ai eu depuis le temps de réfléchir sur cette tragédie. Je m’imagine maintenant un dieu souriant aux pieds de bouc caché dans la forêt, me pointant du doigt la victime expiatoire que je devais achever. J’entends le souffle rauque des harpies parmi les fougères et les genévriers. À vrai dire, je ne distinguai rien de tout cela sur l’instant. Je me souviens seulement que la stèle a basculé très facilement lorsque je la poussai. Le tronc et le visage de Michel s’effacèrent sous le marbre. Le reste de l’équipe se rua vers moi au son de mes cris et de mes pleurs convulsifs pour me soutenir dans cette terrible épreuve. Ils essuyèrent le sang dont je m’étais grimée. Ils m’aidèrent à monter dans l’ambulance quand je n’étais que furie sous mon masque de douleur. L’enquête conclut rapidement à un accident, vite accompagné d’éloges funèbres. Comme récompense à supporter ces dithyrambes, j’obtins ma thèse à l’unanimité. Je crus longtemps que la bienveillance des collègues à mon égard ne s’arrêterait jamais.

Aujourd’hui, lorsque je passe devant la stèle aux deux visages dans la galerie du musée Saint-Raymond, j’y croise encore le regard du satyre. Je me poste devant lui pour effleurer du bout des doigts cette barbe qui trempa dans le sang. Mes pas résonnent sur les carreaux de terre cuite quand je m’éloigne après une dernière caresse sur le front sévère. Je crois alors entendre au loin le cortège des Bacchantes répondre à l’appel de mon sourire.

  1. Guillaume says:

    Intéressant. J’ai découvert le thème après avoir lu la nouvelle et je reconnais que c’est un exercice de style qui n’est pas si simple, puisqu’il faut être directement au cœur de l’action.
    Félicitations !

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