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3ème au Prix Thierry Jonquet 2012 : La nouvelle d’Olivier Roux

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Tout ce mois de décembre, vous allez découvrir les nouvelles gagnantes du Prix Thierry Jonquet 2012 dont le thème était « Carton rouge ».

Cette fois, nous allons partager la nouvelle d’Olivier Roux qui a obtenu la 3ème place du concours de nouvelles organisé par l’association Toulouse Polars du Sud en 2012.

Le bal des gabians.

 Derrière le grillage qui enferme le stade, appuyés sur des restes de barrières rouillées, les parents venus supporter leurs minots qu’ils n’arrivent pas à supporter le reste de la semaine commençaient à s’énerver. La mère du gros Yacine insultait celle du goal adverse pendant que le père de Santos crachait en direction de l’arbitre, croyant que de là où il se tenait, il pourrait atteindre le centre du terrain. Les autres encourageaient leurs fils à coups d’insultes, puisqu’ils ne pouvaient le faire à coups de pied au cul à ce moment de la partie.

Sur le stade, Kilyan regardait autour de lui. Il venait de marquer un but. Son père n’était pas encore arrivé. Il n’arriverait pas.

Pendant que Kylian mouillait le maillot des benjamins des Aygalades, son père, Daniel, allongé sur le dos, les pieds dans l’eau, trempait ses habits dans une petite crique de la plage ensoleillée de la Madrague. Seul un gabian, qui par l’odeur alléché venait plonger le bec dans son abdomen, troublait son repos, désormais éternel. C’est pénible, un gabian ! C’est pénible comme un caïd. Ça sert à rien et ça emmerde le monde.

Daniel s’était fait descendre dans la nuit. Un tacle bien appuyé. L’arbitre n’avait rien vu.

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Petit trafiquant en tout genre dès l’adolescence, il s’était assagi avec l’âge. Il avait même poussé la repentance et l’insertion sociale jusqu’à se marier, faire un gamin et accepter la demande de divorce de sa femme sans lui cogner dessus. Il était devenu manutentionnaire dans une usine de fabrication et de distribution de désinfectants destinés à l’industrie agro-alimentaire. PME familiale appartenant aux frères Biamonti. Un patronyme bien connu des Marseillais. La famille Biamonti était présente d’une manière ou d’une autre dans beaucoup de domaines, du plus respectable au plus souterrain : économie, presse, politique, casino, et le reste…Surtout le reste. Le plus en vue était l’oncle Noël, le jovial et corpulent conseiller général dont la principale occupation était d’avancer sur le Monopoly politique marseillais afin de pouvoir acheter un jour la carte « Mairie » en évitant de passer par la case « prison ». Tout le monde savait que Noël Biamonti était une vraie « bordille » mais il avait la bonhomie des personnages de Pagnol, il avait l’accent et il allait au stade ; alors chacun fermait les yeux.

Grande gueule et ancien capitaine du club de foot de son quartier, Daniel était un meneur d’homme. En arrivant à l’usine il s’était fait élire délégué syndical. Il était donc naturellement parti en première ligne lorsque la famille Biamonti avait décidé d’arrêter la production, de déposer le bilan, et de licencier sans plan social les quarante-huit salariés du site pour motif économique. Selon le PDG, le plus vieux de la fratrie dirigeante, la situation déficitaire de la société et l’arrivée sur le marché de produits chinois beaucoup plus concurrentiels ne permettaient pas d’envisager un redressement de l’entreprise. Le tribunal de commerce avait prononcé la liquidation judiciaire. Aucune offre de rachat n’avait été présentée car aucun repreneur n’avait osé se mêler des affaires des Biamonti. Tout le monde savait que la situation dans laquelle se trouvait la société « Agrotex » n’était due ni au hasard ni à la crise des subprimes. Le terrain sur lequel se trouvaient les locaux de l’usine était une mine d’or, une bulle immobilière à lui tout seul. Quinze hectares au pied des collines, avec vue sur la mer face au futur parc naturel des Calanques !

En laissant se dégrader volontairement les outils de production et en orchestrant la faillite, les Biamonti pouvaient invoquer le motif économique pour justifier le licenciement des salariés et vendre le terrain libre de toute occupation.

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Sur le vieux stade en gravillons grossièrement tassés des Aygalades le jeune arbitre de la ligue Méditerranée venait de siffler la fin de la première mi-temps. Les gamins se dirigeaient vers une sorte de blockhaus inachevé, en parpaings apparents, faisant office de vestiaires, pour y entendre leurs entraîneurs respectifs hurler reproches et tactiques de jeu foireuses pour la seconde période. Les parents « visiteurs » s’étaient rassemblés pour critiquer l’arbitre et les choix du coach. Les parents « locaux », qui avaient un but d’avance, buvaient dans leur coin des bières sorties des glacières, histoire de maintenir la pression.

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C’est Daniel qui avait organisé la contre attaque. Il avait réussi à convaincre une dizaine de ses collègues qui n’avaient plus rien à perdre : occupation des locaux et séquestration du PDG. Leur objectif était d’obtenir le paiement d’une prime de licenciement substantielle. Plus un petit supplément si possible.

Pendant que les uns tentaient de négocier avec le PDG devenu otage social, les autres s’étaient permis de fouiller et mettre sans dessus dessous son bureau. Ils avaient trouvé des courriers et une offre d’achat du terrain émise par la filiale immobilière d’un groupe bancaire. L’offre avait été faite peu de temps avant que la situation financière de l’entreprise ne se dégrade. La coïncidence était assez étonnante pour que les Biamonti acceptent la négociation contre la restitution de ces documents. Il fallait faire vite si on voulait éviter tout risque de récupération politique de la part des syndicats : ceux-ci auraient pu appuyer les ouvriers, les inciter à engager des procédures devant les tribunaux pour contester la réalité du motif économique des licenciements. Or il était indispensable de ficeler le projet avant le classement de la zone en parc naturel protégé.

Pour étouffer l’affaire, Biamonti versa donc les primes demandées par les employés. Chantage ! Il ruminait sa colère mais n’avait proféré aucune menace envers Daniel, porte-parole du mouvement. Surtout pas. Plus une situation l’énervait, plus il gardait son calme.

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Avec l’indemnité et ses quelques économies, Daniel avait acheté un bar qu’il avait rebaptisé « des sports ».

Il en avait fait le siège d’un club de supporter de l’Olympique de Marseille : une sorte de cercle des poètes disparus du ballon rond. Derrière le comptoir était exposée la panoplie incontournable de maillots, coupes, photos dédicacées, écharpes, casquettes et autres ex-votos nécessaires à la bonne tenue des cérémonies d’avant et d’après match. Au grand jour on y distillait des conseils et des avis sur les joueurs, les entraîneurs, les dirigeants. En douce, on y écoulait de l’alcool et des cigarettes de contrebande. Daniel s’était assagi certes, mais pas au point de payer à l’Etat plus de taxes qu’il n’en fallait.

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À la reprise, les locaux menaient toujours 1 à 0 grâce au but marqué par Kylian. Abdel, l’arbitre de la rencontre, sentait la haine prendre possession des lieux. À chacun de ses coups de sifflet il entendait une bronca exploser d’un côté ou de l’autre. Paradoxalement ses décisions étaient moins contestées par les joueurs que par les parents et les entraîneurs. Il restait vers le centre du terrain, il évitait de s’approcher des lignes de touche. Ses mains devenaient de plus en plus moites ; il n’arrêtait pas de les essuyer sur son short, en vain. Pourtant il n’y avait aucun enjeu vital dans ce match. On était loin, très loin de la ligue 1, mais très proche du stade Vélodrome, et le désir le plus cher de ces pères et mères était de voir un jour leur gamin entrer dans un centre de formation (comme le petit Zinedine de la Castellane, qu’ils avaient tous bien connu, tu parles !).

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Ils étaient venus chercher Daniel à la fermeture du bar. Deux hommes. Ils avaient braqué leurs armes sur lui au moment où il avait les mains occupées à tirer sur le rideau de fer de la devanture. Une voiture était venue s’arrêter à côté d’eux, ils s’y étaient engouffrés en le poussant sur la banquette arrière. Direction : la petite plage tranquille de la Madrague. Petite promenade nocturne sous les anciens locaux de l’usine. L’aîné des Biamonti était assis devant, côté passager, toujours calme. Il voulait être là. Il n’avait pas revu Daniel depuis la négociation sur les indemnités de licenciement. Cela faisait bientôt deux ans.

 

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Des touristes avaient trouvé le corps en début d’après-midi. Un couple d’Anglais en vacances dans le Lubéron, qui étaient descendus jusqu’à Marseille pour tremper leurs orteils blanchâtres dans la Méditerranée. Le gabian avait été rejoint par des congénères de l’archipel du Riou. Ils se disputaient les morceaux de choix avec une autre espèce de goélands venus d’Entressen, juste à côté d’Istres. Depuis que la décharge à ciel ouvert des portes de la Camargue avait fermé, les palmipèdes d’Entressen venaient manger le pain des piafs marseillais. Guerre des gangs !

Les Anglais avaient été attirés par le cri des bestioles et leur danse au dessus de la crique. Ils s’étaient approchés pour faire de belles photos, les voir de près. Ils auraient préféré ne pas voir.

Les policiers avaient fini leur travail. Cela avait été assez rapide : ramassage des quelques douilles que la mer n’avait pas encore fait disparaître et photos de la scène. Pas la peine d’y aller avec des combinaisons de cosmonautes et tout un attirail scientifique. Pas la peine d’analyser l’ADN de tous les mégots de cigarettes de la plage où s’entassent des centaines de personnes chaque jour. L’équipe spécialisée procédait à l’emballage et au transport du corps de Daniel vers la morgue, où serait quand même pratiquée une autopsie, histoire de vérifier qu’il ne se soit pas étranglé avec une arête de poisson ou une coquille de moule. Dans quelques heures les vagues auraient tout nettoyé. Tant pis pour les gabians ! Ils retourneront fouiller les poubelles du centre ville.

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L’équipe d’Istres venait d’égaliser sur pénalty ! La faute avait eu lieu sous ses yeux, Abdel n’avait pas eu le choix, il avait dû siffler. Les parents des Aygalades étaient à deux doigts de pied d’envahir le terrain. Le grillage les retenait pour l’instant. Les insultes redoublaient de violences. Abdel savait qu’il ne pouvait pas les contenir ni les affronter. Qu’est-ce qu’il pouvait faire, lui, avec son uniforme et son sifflet ?

***

 

Qu’est-ce qui avait le plus déplu à la famille Biamonti : être obligée de verser de l’argent ou avoir été tenue en échec par ses ouvriers ? Qui fera le rapprochement entre cette exécution et l’ex-activité syndicale de Daniel ? Les journalistes concluront au règlement de compte. Un patron de bar qui écoule de la marchandise de contrebande peut s’attendre à ce genre de situation désagréable. De toute façon, ce soir, il y à OM-PSG au Vélodrome. Le « Classico ». Demain les journaux ne parleront que de ça. Ce soir, tout le monde sera au stade. Tout le monde aura un alibi pour ne pas s’intéresser à ce qui est arrivé à Daniel. Truands, truandés, élus, électeurs, assis face à face, les uns dans les loges, les autres dans les gradins. La grand-messe, le grand pardon. Tous unis contre l’ennemi parisien. « Oh hisse ! Enc… »

 

***

 

« …culé d’arbitre ! ». Au milieu du stade, Abdel venait de sortir un carton rouge de sa poche. Kylian avait frappé un adversaire. Coup de tête. Il en avait eu marre de se faire insulter par le minot d’Istres, marre de son père qui n’était pas venu le voir jouer, de son entraîneur qui n’arrêtait jamais de gueuler pendant les matches, de son instituteur qui l’avait encore obligé à apprendre une poésie incompréhensible de Théophile Gautier.

Sur les bords du stade, les parents explosaient. Ils en avaient marre eux aussi : de leurs boulots, de leur chômage, de leurs minots… Il avait sorti le Rouge, le con ! Le Rouge, l’exclusion. Marre d’êtres exclus. Certains parents avaient réussi à entrer sur le terrain en passant sous le grillage. Abdel n’avait pas réussi à s’enfuir. Projeté à terre, il était roué de coups sous les hurlements hystériques des mères, et les yeux effarés des gamins ; d’autres adultes essayaient malgré tout de calmer les excités.

Dans ces affreux vestiaires sans fenêtre où il s’était réfugié en fermant le verrou de la porte en tôle, assis par terre, la tête enfouie dans ses jambes repliées, Kylian pleurait.

Né en 1972 à Marignane (13), Olivier Roux, après des études de droit, travaille dans le milieu du redressement des entreprises en difficultés à Marseille, puis dans le secteur de la gestion et de la transaction immobilière à Aix-en-Provence. A la naissance de sa troisième fille, il cesse ses activités professionnelles pour devenir père au foyer. Depuis fin 2011, cet amateur de romans noirs marseillais, bandes dessinées et livres dits « pour enfants », s’adonne entre couches et biberons à mettre au propre des ébauches d’histoires qu’il avait écrites au fil du temps. Son premier texte Banco ! est sélectionné… « banco » aussi par le jury du concours de nouvelles 2012 de l’association Fureur du noir (festival Noir sur la ville de Lamballe) et sera publié par Terre de Brume, en novembre, dans le recueil collectif  Blonde !  avec ceux des deux autres lauréats et une nouvelle de Jean-Bernard Pouy.

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