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1er au Prix Thierry Jonquet 2013 : La nouvelle d’Olivier Roux

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Voici le texte de la nouvelle lauréate au Prix Thierry Jonquet 2013 :

Sous la plume d’Olivier Roux, les affres d’un gardien de musée peu convaincu par la peinture contemporaine entraîne le lecteur dans un jeu stroboscopique étourdissant. et parfois hilarant..

 

Désillusion optique

Le tableau représentait une alternance de lignes noires et blanches dont la verticalité était altérée par des ondulations savamment calculées. À peine perceptibles sur le haut de l’œuvre, elles devenaient plus prononcées vers le bas, créant ainsi une image trouble, déconcertante, presque hypnotique mais surtout … très désagréable à regarder. Un trait, ou plutôt un jet de peinture rougeâtre parsemé de coulées parallèles, traversait le cadre de gauche à droite. De « l’Optical Art », de l’art optique perceptuel, destiné, selon le catalogue de l’exposition, à « attirer le spectateur dans une sorte de mouvement abyssal afin de générer dans son esprit une profonde réflexion sur l’univers et sa propre cosmicité ».

Marco avait beau regarder ce truc immonde tous les jours, il ne lui évoquait rien, à part les affreux rideaux aux formes géométriques malmenées par un designer suédois que sa femme venait d’installer dans leur chambre. Depuis que Marseille avait été élue capitale européenne de la culture, il voyait pas mal de choses curieuses dans sa ville et il ne se risquait pas à réfléchir sur leur raison d’être. Il s’en foutait un peu de tout ça. Pour lui, élever Marseille au rang de capitale culturelle était aussi incongru que déclarer Paris ambassadrice mondiale du football. Ça n’avait aucun sens. Pas plus que ce tableau qu’il était censé surveiller, d’ailleurs, et qui pouvait très bien avoir été accroché à l’envers par les employés du musée.

Sous le tableau, une pancarte sobre indiquait le nom de l’artiste et le support utilisé : « Peter Fall, émulsion sur isorel. ». Rien sur la date de réalisation ni sur le titre. Pour tuer le temps Marco lisait parfois l’exemplaire déchiré du catalogue de l’exposition mis à la disposition du public. Il y avait appris que le tableau avait été découvert dans l’atelier du plasticien quelque temps après sa mort, remisé sous une vieille bâche poussiéreuse, oublié, peut-être volontairement, derrière un amas désordonné de matériaux hétéroclites.

Le jet de couleur rouge animait les débats d’amateurs et d’experts. Certains, les plus prudents, comme le précisait également le catalogue, y voyaient un tournant dans l’œuvre de Fall, sans trop expliciter le pourquoi de ce revirement. D’autres considéraient le tableau comme une erreur de jeunesse, tandis qu’une poignée de hardis l’interprétait comme la remise en cause par l’artiste de l’art optique conceptuel et peut-être même de l’ensemble de son œuvre. Pour eux le message de Peter Fall était évident : « A travers cette éjaculation de couleur, j’emmerde l’art optique ! ». Interprétation qui bien entendu avait provoqué une levée de bouclier des membres du Groupe de Recherche d’Art Visuel qui réfutaient violemment cette analyse.

Le seul point sur lequel ils étaient tous d’accord était sa valeur. Un Fall aussi controversé pouvait trouver preneur à n’importe quel prix sur les marchés parallèles. Il était d’ailleurs assez risqué de le mettre en avant de la sorte dans un musée fini à la hâte où le système de protection n’avait pu être testé dans tout le bâtiment.

Depuis que la société de sécurité dans laquelle il travaillait avait obtenu, à grands renforts de pots de vins, le marché du tout nouveau Musée of MArseille (officiellement baptisé MoMA sans aucune prétention), Marco avait été affecté à la surveillance de la salle consacrée aux arts optiques et luminocinétiques. À l’entrée une affichette prévenait les épileptiques, du danger potentiel lié au fait de fixer trop longtemps certaines œuvres. Marco n’était pas, certificat médical à l’appui, sujet à l’épilepsie.

Il avait pourtant bien remarqué que toutes ces bizarreries exposées avaient un côté dérangeant. Quelques-unes attiraient parfois son regard sans qu’il ne puisse le détourner. Il avait, par exemple, l’étrange impression que la cible colorée de Julio Le Parc le scrutait, le surveillait, lui, le surveillant. Il trouvait cela un peu malsain. Les déformations de perspectives de Vasarely faisaient trembler ses paupières et le tableau de Fall le mettait mal à l’aise. Il en avait parlé à Sabrina, sa femme, lorsqu’elle avait changé les rideaux mais elle l’avait renvoyé dans les cordes. Depuis quand se mêlait-il de décoration ? Alors qu’elle ne ratait, elle, aucune des émissions de M6 sur le sujet. Il s’était aperçu également que la structure rotative de Duchamp avait le pouvoir de l’hypnotiser. Il s’était alors mis en tête de la défier. Il tentait chaque jour de lui résister le plus longtemps possible. C’était souvent le passage d’un visiteur entre elle et lui ou le crachotement de son talkie-walkie qui le ramenait à la réalité. Il toussotait, reprenait de l’assurance et répondait à l’appel : « Rien à signaler ».

Le dernier musée, et le seul d’ailleurs, qu’il avait visité avant de trouver le job était celui du Santon et des Traditions provençales, à 12 ans, à l’occasion d’une sortie pédagogique de découverte du patrimoine local. La prof de français du collège voulait créer une émulation, une synergie dans la classe et n’avait pas voulu tenir compte des avis de ses collègues. Toute une classe de jeunes des quartiers dans un musée du Santon, il fallait oser ! Ils avaient tenu une dizaine de minutes puis la Direction avait été obligée d’interrompre la visite : Jess, rebaptisé Jésus depuis ce jour, courait entre les crèches pour échapper à Babakar qui voulait le crucifier parce qu’il l’avait traité de roi mage ; Ange, le Corse obèse, gueulait qu’il allait égorger Fatima car elle l’avait comparé à l’un des angelots joufflus annonciateurs de l’arrivée du Messie, et Marco avait maladroitement déclenché l’alarme de sécurité en tentant de subtiliser quelques figurines de terre cuite qui manquaient à la collection de sa grand-mère.

Il repensait à tout ça, cet après-midi-là, juste après la pause déjeuner. À force de s’emmerder sur sa chaise de veilleur de jour, calé dans un angle de mur, il commençait à avoir une vraie gueule d’œuvre contemporaine. La seule différence entre lui et les objets qu’il surveillait était, en ce qui le concernait, l’absence de petite pancarte indiquant un titre, un nom d’artiste et son année de création. Il avait pensé en faire une sur laquelle serait écrite : « Marco, Père inconnu, 1970 ».

Il se remémorait aussi la soirée d’inauguration où toutes les huiles locales étaient venues s’empiffrer des crédits de l’opération Marseille 2013, transformés pour l’occasion en champagne et autres mets délicats. « Prenez et mangez-en tous car ceci est leur pognon. Prenez et buvez-en tous car ceci est leur sang ! ». Lors de cette cérémonie réservée aux élites régionales, le commissaire de l’exposition avait évoqué dans son discours le tableau de Fall, ses origines et les controverses sur la signification des fameuses taches rouges. Cela lui avait permis de pérorer sur les querelles que peuvent susciter les différents niveaux de lecture de l’art contemporain en général :

« Il est impossible pour un spectateur d’apprécier et surtout de comprendre l’art moderne en l’analysant au travers d’une grille de lecture classique. S’arrêter à ce que l’on voit au premier degré, c’est-à-dire à l’objet même, c’est refuser l’art et oser un deuxième niveau revient parfois à dénaturer l’artiste en interprétant sa pensée. Il faut dépasser ce clivage et rechercher la signification objective de l’œuvre, c’est à dire le message intrinsèque que l’auteur a entendu faire passer au-delà de son acte de création. Il faut écouter l’œuvre afin d’entendre l’artiste. C’est ce que certains appellent le troisième degré de lecture, le seul chemin qui peut nous mener là où l’a voulu l’auteur… »

Marco n’avait aucune envie d’écouter ni d’entendre ces artistes. Il continuait à penser que les taches rouges du Fall provenaient certainement d’un geste maladroit. Le peintre devait tenir un pinceau préalablement trempé dans un pot de couleur et voulant chasser une mouche qui lui tournait autour, avait taché sa toile. Ça l’avait énervé et le type avait rangé le machin dans un coin de son atelier. Voilà. Point final. Pareil pour tous les autres. Il n’y avait rien à chercher et Marco ne souhaitait pas faire un bout de chemin avec des gens dont le seul but était de déstabiliser ceux qui prenaient la peine de regarder leurs productions. Il n’avait pas l’intention de se laisser manipuler par toutes ces lignes déformées, ces cercles plus ou moins concentriques ou ces jeux de lumières excessivement froides qui commençaient à créer dans son esprit une sorte de mouvement hallucinatoire perpétuel.

Toujours assis sur sa chaise, il fut soudain pris de nausées. Peut-être le sandwich steak-haché / frites / mozzarella / sauce blanche qu’il avait ingurgité au repas ? Pourtant; il en mangeait tous les jours et les digérait très bien. Il se rappela alors que ce n’était pas le livreur habituel qui le lui avait apporté. Il se mit à transpirer, à trembler. Il chercha de l’œil son collègue mais se rappela qu’il était parti aux toilettes depuis une bonne demi-heure. Une boule commençait à entraver la gorge de Marco. Il se leva pour marcher un peu et se prit les flashes stroboscopiques des néons de John Armleder en pleine rétine. Il vacilla et dut se rasseoir. Il avait les nerfs optiques à vifs. Les yeux fermés il n’osait plus bouger. Il appela son supérieur afin qu’on envoie quelqu’un pour prendre sa relève, pour le sortir de là, pour le sortir de l’art.

Comme tout homme angoissé, Marco pensa à appeler sa femme pour qu’elle vienne le chercher toutes affaires cessantes. Il tomba directement sur sa messagerie. Elle devait encore exploser son forfait avec des banalités de gonzesses. Il ne laissa pas de message, raccrocha et fit un petit tour sur la digue toute proche pour prendre l’air, se calmer et s’aérer les yeux. Il s’assit sur les rochers, face à la mer. Il voyait les vagues grossir et s’approcher de lui inexorablement. Elles allaient l’engloutir et personne ne venait à son secours. Il était le seul à s’en rendre compte. Il quitta la jetée sans se retourner et s’engouffra tout en sueur dans un bus, direction le Merlan. Il se laissa tomber dans un siège, cala son épaule et sa tête contre la vitre puis ferma les yeux. Dans ses oreilles résonnait encore le bruit des vagues.

Arrivé devant la porte de son petit T2 il eut l’impression d’entendre quelqu’un crier. Le commissaire de l’exposition avait-il raison ? Est-ce qu’à force de trop regarder leurs œuvres, Marco entendait les voix torturés des artistes ? Il tourna la clef dans la serrure, impatient de se jeter dans son lit. Mais les cris étaient à présent plus forts et indéniablement réels. Ils semblaient provenir de la chambre. Il s’en approcha et reconnut la voix de sa femme. Sabrina ! Un afflux sanguin compressa son cerveau. La croyant en danger, il mit la main dans sa poche et saisit le couteau à cran d’arrêt qui ne le quittait plus depuis son adolescence. Puis il comprit : pendant qu’il était en train de se faire brûler la cervelle au troisième degré à coup d’art conceptuel, d’autres s’envoyaient en l’air. Il entra dans la pièce, le regard vide. L’enchevêtrement de ces deux corps adipeux, leur ondoiement régulier sur le lit, créait une image trouble, déconcertante, presque hypnotique mais surtout … très désagréable à regarder. Marco se jeta sur l’œuvre disharmonieuse. Lorsqu’il retira la lame du corps de celui qu’il ne reconnut qu’alors comme un collègue de sa femme, un jet de sang traversa, de la gauche vers la droite, les ondulations du rideau noir et blanc tiré devant la fenêtre. Le cadavre retomba, mou de la tête aux pieds : paradoxalement, sa femme se mit à hurler plus fort.

Marco ne regardait même pas l’ex-vendeur d’assurances-vie qui gisait maintenant à ses pieds, sur le carrelage. Le gardien de musée, assis sur le rebord du lit, fixait le voilage zébré de rouge à contre-jour. Il observait la trainée de sang qui dessinait des coulées parallèles avant d’être complètement absorbée par le tissu. Un léger souffle d’air faisait osciller la toile de lin. De l’art en mouvement. Il imaginait une pancarte :

« Marco. Homicide, 2013. Sang sur rideau Ikéa ».

Curieusement, il se sentait apaisé, ses troubles avaient disparu alors que sa femme commençait une crise de nerfs.

– Marco ! Non ! Putain Marco, qu’est que t’as fait ? Marco, meeeerde !

– De l’art, Sabrina. Regarde. Ecoute. Entends. C’est de l’art moderne.

 

  1. Un récit très bien construit, intrigant d’abord, puis angoissant, avec un cadre original. Pas de digression, tous les éléments du récit sont utiles et participent au dénouement. Une réussite, un prix largement mérité.

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