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1er au Prix Thierry Jonquet 2012 : La nouvelle de Émile Castillejos

2 commentaires

Tout ce mois de décembre, vous découvrez les nouvelles gagnantes du Prix Thierry Jonquet 2012 dont le thème était « Carton rouge ».

Cette fois, nous allons partager la nouvelle de Émile Castillejos qui a obtenu la 1ère place du concours de nouvelles organisé par l’association Toulouse Polars du Sud en 2012.

Le danseur de tango

Sur mon bulletin de naissance, ils ont mis André, mais je préfère qu’on m’appelle José pour faire plus latino. Il paraît que j’ai la beauté du diable, parce que je suis grand, brun, les cheveux gominés, avec ce regard de braise qu’ont les Argentins qui portent des chemises immaculées, des pantalons noirs étincelants et sont danseurs pour dames.

D’ailleurs, les femmes d’un certain âge qui entrent par hasard dans le club de Toulouse où je sévis reviennent souvent me voir pour le plaisir de se laisser guider sur la piste dans un corps à corps lascif et sexuel.

Au rythme du bandonéon, je les fais chavirer sur la musique de Carlos Gardel qui transpire la mélancolie, la tristesse et la violence, et elles soupirent d’aise, formidablement heureuses de se frotter contre moi dans leur robe de bal à corsage pailleté. J’ai dû être conçu pour danser le tango, et le tango a été inventé pour moi. Je suis sans doute le roi des tangueros.

Et les clientes qui m’offrent le champagne ont des petites étoiles au fond des yeux lorsque je leur distille des mots sucrés pour maquiller leur quotidien de strass et de paillettes, une poussière d’or qui glisse sur leurs épaules depuis les lustres de cristal suspendus au plafond, lorsqu’elles se serrent contre moi dans un tourbillon de pas, une coupe ambrée à la main, avec leur rire de gorge heureux, leur mine réjouie, dans ce bastringue à la recherche de son âme où je gagne ma vie, où elles retrouvent leur jeunesse perdue le temps d’une étreinte en musique.

Je ne suis pas pour autant un gigolo. Personne ne m’a jamais vu partir avec une cliente. Je rentre toujours seul, au petit matin, dans mon meublé avec kitchenette donnant sur les toits de Toulouse, où j’essaie de dormir un peu jusqu’à la nuit suivante, à l’heure où les autres se lèvent pour démarrer une nouvelle journée.

C’est ma manière de vivre et elle me convient assez bien, car je préfère la lumière stroboscopique à celle du jour, même si parfois je souffre de solitude, lorsque l’angoisse m’étreint. Je me réveille alors en sueur au mitan de la nuit et j’esquisse une milonga avec une partenaire imaginaire. D’un bout à l’autre de la pièce, je simule les temps et les contretemps d’un tango sans musique, à un rythme effréné, l’esprit habité par cette «pensée triste qui se danse» dont parlait le poète Enrique Discepolo, jusqu’à ce que je m’effondre sur mon lit pour écouter le bruit que font les pigeons sur les tuiles anthracite du toit de mon esquif.

Mais il ne faut pas trop s’écouter, le mal de vivre est si répandu qu’il en devient presque ordinaire par les temps qui courent. Il y a tant de gens qui vivent dans le doute. C’est comme cette affaire de tueur en série…

Je viens d’apprendre en achetant le journal qu’un sixième cadavre de vieille dame venait d’être repêché dans la Garonne tout près du Pont neuf et qu’il y avait dans sa poche le mystérieux carton rouge correspondant à l’estampille macabre du tueur.

Chaque fois, l’assassin signait son crime de la même manière, créant un climat d’angoisse sans précédent dans la ville rose et j’avais maintenant l’impression, avec cette nouvelle barbarie, que la psychose était parvenue à son paroxysme.

Je m’apprêtais à m’élancer sur la piste de danse, vibrant déjà aux accents charnels du musicien de Buenos Aires, lorsque deux individus sans grâce eurent l’indécence de surgir dans mon dos, m’arrachant du même coup aux bras de ma partenaire, une petite femme aux yeux tristes qui devait trouver dans le tango un écho à sa souffrance intérieure.

Ils ont décliné leur identité en exhibant une carte tricolore et m’ont ordonné de les suivre. Ils durent faire vite parce que mes admiratrices, le premier effet de surprise passé, s’apprêtaient déjà à leur barrer le passage vers la sortie, ce qui provoqua chez moi un pincement au cœur.

Les policiers m’expliquèrent par la suite dans leurs locaux sordides que toutes ces vieilles personnes assassinées avaient un point commun : elles se rendaient régulièrement à mon club pour danser en ma compagnie. J’eus beau leur expliquer que des centaines de femmes aimaient chavirer avec moi sur un air de tango, ils contactèrent quand même le Parquet de l’arrondissement et me mirent en garde à vue, le faisceau de présomptions qui pesait sur moi étant suffisant pour entamer une procédure.

S’en suivit une nuit terrible pendant laquelle je fus harcelé de questions sous la lumière crue d’une lampe de bureau. Ils se relayèrent ainsi pendant des heures afin de me faire avouer ces horribles meurtres. Sans se lasser, ils m’aboyaient au visage, et je me surpris même à pleurer. La vie était si dure, les peurs si présentes.

Je me sentais différent. Et si fragile, si fragile. Je maudissais ces policiers qui voulaient m’obliger à leur livrer mon âme !

« Tu veux fumer ? » me demanda l’un d’entre eux.

J’allumai la cigarette qu’il me tendit sans ressentir le moindre plaisir. Il faut dire que je me sentais sale, mal rasé et que mon habit de lumière avait perdu de sa superbe loin de la scène. Petit déjà, je n’aimais pas les drames et les histoires sordides.

La seule chose que je souhaitais, c’était qu’on me laisse partir, qu’on me permette de rentrer chez moi pour prendre une douche et me laver, me laver de toute cette boue.

Alors ? Tu n’as rien d’autre à nous dire ? vociféra l’enquêteur qui fit  irruption dans la pièce.

Une deuxième équipe, en état d’alerte et bien reposée après une nuit de sommeil, était déjà prête à me faire craquer.

C’est à ce moment-là qu’un autre policier vint annoncer à ses collègues qu’une septième victime venait d’être découverte par un employé municipal dans un square voisin et qu’elle avait un carton rouge dans son sac à main.

Sans doute parce que leurs soupçons tombaient à l’eau, après toute une nuit d’interrogatoire à s’époumoner, transpirer, essayer de me faire cracher le morceau, ils firent grise mine, puisqu’au final ils n’avaient plus rien à se mettre sous la dent et que le procureur allait bientôt mettre fin à ma garde à vue. D’autant qu’ils avaient dû profiter de la situation pour perquisitionner chez moi sans trouver ni indice ni preuve.

Je n’attendis pas longtemps pour qu’on me libère. C’est mon père qui vint me chercher au commissariat quelques minutes plus tard et nous sommes partis boire un café au bistrot du coin pour fêter ma libération sans condition. Jamais je n’avais trouvé Toulouse aussi belle aux aurores !

Tous les deuxièmes jeudis du mois, je me rends chez le docteur Benoît, qui habite à trois rues de mon appartement. Il est gentil, le docteur Benoît. Je le considère un peu comme mon confident.

Mais je pense que c’est pareil pour beaucoup de gens, on a tous besoin de parler. C’est vrai, avant il y avait monsieur le curé, mais plus personne ne va au confessionnal, alors on pense à son médecin, on va voir son psy pour soulager ses blessures. Et heureusement qu’ils sont là, ces gardiens de l’âme humaine, parce que je sais personnellement que je ne pourrais pas m’en passer.

Ça tombait justement bien qu’on soit jeudi, parce que je sortais des locaux de la police et que j’avais beaucoup de mal à oublier cette histoire. Les policiers sont si méchants, jamais je n’aurais cru être obligé d’en voir d’aussi près.

Je me suis allongé sur le divan du praticien et il m’a écouté, comme d’habitude, avec beaucoup d’attention, bien que les mêmes sujets récurrents reviennent souvent chez moi.

Je lui parle de mes rapports avec ma mère si autoritaire. Je lui raconte qu’elle me donnait souvent la fessée et que j’en ressortais humilié, bafoué dans ma personnalité de petit garçon.

Mais il n’y avait pas que moi qu’elle dominait, mon père aussi, qui n’osait jamais ouvrir la bouche de peur de se faire incendier. On aurait dit un petit chien qui obéissait aux ordres, bien content qu’elle ne lui mette pas un coup de pied au cul et ne le foute dehors. Ma mère, c’était quelqu’un d’horrible, et j’y pense tout le temps.

Alors, le docteur Benoît commence à me rassurer de sa voix douce et bienveillante, juste assis là, bien droit sur sa chaise derrière mon dos. Je sens son souffle, sa présence, il sait si bien analyser mes ennuis.

Il me parle de failles intimes qui refont parfois surface, m’explique que les événements de notre existence sont comme des strates géologiques empilées les unes sur les autres dans notre mémoire pour former l’édifice de notre personnalité. Et lorsque les premières strates sont friables, cela se répercute sur celles qui sont au-dessus. Si l’on veut retrouver l’équilibre, il faut assainir nos bases avant qu’il ne soit trop tard.

Mon psychiatre est très gentil. Il me répète toujours la même chose sans se lasser. Il voudrait bien que je lui dise enfin où est ma fêlure, mais sans me brusquer afin de ne pas me faire de mal. Il croit que chez moi, c’est inconscient, qu’en parlant, par accident, je vais lui raconter pourquoi je ne parviens pas à me libérer des chaînes qui entravent ma pensée.

Cela fait des années qu’il contemple ses longues mains blanches pendant que je lui parle. Je le vois bien quand je tourne la tête vers lui à la dérobée. Mais il ne saura jamais que ma mère avait une boîte remplie de petits cartons jaunes et rouges qu’elle brandissait devant mon père et moi lorsqu’elle était fâchée après nous, avant de nous punir.

Non, il ne saura jamais qu’elle n’est pas morte par accident, puisque que  nous l’avons jetée dans le vide du haut de notre immeuble au Mirail, un jour où nous n’en pouvions plus. C’est drôle, parce que vue d’en-haut, elle avait l’air d’une vulgaire bouillie de coléoptère écrasée sur de l’asphalte, un misérable insecte que la pluie charrierait bientôt vers les égouts.

Je me sens mieux depuis que je l’ai revu, le bon docteur. J’ai oublié la garde à vue. Je le règle et lui dis à la prochaine fois, merci.

J’aime le tango parce qu’il a vu le jour dans les bordels d’Argentine. J’aime le tango parce qu’il me fait vibrer, me fait pleurer, qu’il est entêtant comme la misère des hommes lorsqu’elle s’insinue en eux.

J’ai retrouvé mes vieilles dames, ma piste, mes lumières, je vais pouvoir danser à corps perdu.

Ce soir, j’ai repéré une vieille qui ne sait pas danser. Elle possède les cheveux frisés de ma mère, les mêmes pommettes saillantes, les mêmes yeux gris acier, et un sourire si semblable au sien qu’il me donne envie de gerber.

D’ailleurs, elle me regarde comme un objet de convoitise. Elle est arrogante, prétentieuse, elle croit qu’elle va se payer le danseur de tango comme on se paie une putain, elle croit qu’elle va me dominer, me soumettre, sortir ses petits cartons dès qu’elle en aura envie.

Mais je ne suis pas une putain et j’ai moi aussi des petits cartons.

Tout à l’heure, je vais la faire danser. Je la ferai un peu patienter et puis son tour de piste viendra.

Au petit matin, je lui donnerai rendez-vous devant chez moi, en prenant bien soin de repartir du night-club avant elle, histoire de ne pas me faire remarquer. Les vieilles dames adorent que je leur murmure mon adresse dans le creux de l’oreille. Puis, je la ferai rentrer chez moi, et la machine s’emballera.

Demain, j’irai voir le docteur Benoît, car j’en aurai encore besoin. Et papa pourra à l’occasion me donner un coup de main, si ces sales flics se mêlent encore de nos affaires.

 

Après une jeunesse parisienne, ce fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, passionné de littérature et de voyages, a vécu à Bordeaux, puis Toulouse, avant de se fixer à Biarritz, dont le décor entre mer et montagne est pour lui  « particulièrement propice à la création ».

Le pays basque lui a d’ailleurs inspiré en 2005 un recueil de nouvelles, Schisme et en 2010 un roman Ilbarritz, le temps en suspens, publiés aux Editions Atlantica-Séguier. Son polar social, Une saison à Harlem (même éditeur) a été présélectionné en 2009 pour le Festival de Chambéry du premier roman francophone. Emile Castillejos est également scénaristes, avec un scénario retenu par la Société Gaumont pour la série « Chambre 13. »

Il vient de terminer Les poupées mortes de Wattrelos et il travaille actuellement sur un recueil de nouvelles noires Petites histoires cathartiques.

  1. LAMACHE Thierry says:

    J’ai beaucoup aimé votre nouvelle. Bonne année, riche en joies et en découvertes. Continuez de creuser ce beau sillon.

  2. h, Toulouse a toujours su masquer son jeu !

    Émile, votre nouvelle est bien amenée, bien ficelée… toutefois j’aurais apprécié un style plus resserré, plus fouillé qui lui aurait donné plus d’intensité dramatique tout en gardant le ton badin si percutant.
    Merci donc pour ce bon plaisir de lecture, de bout en bout.
    Il est heureux de voir qu’enfin l’art de na nouvelle est reconnu par le Prix Nobel 2013 qui honore Alice Munro

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